Texte source

"Qu'est-ce que signifie ici que l'existence précède l'essence ? Cela signifie que l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde et qu'il se définit après. L'homme, tel que le conçoit l'existentialisme, s'il n'est pas définissable, c'est qu'il n'est d'abord rien. Il ne sera qu'ensuite et il sera tel qu'il se sera fait. Ainsi il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu pour la concevoir. L'homme est non seulement tel qu'il se conçoit, mais tel qu'il se veut, et comme il se conçoit après l'existence, comme il se veut après cet élan vers l'existence, l'homme n'est rien d'autre que ce qu'il se fait. Tel est le premier principe de l'existentialisme. [...] L'homme est d'abord ce qui se jette vers un avenir, et ce qui est conscient de se projeter dans l'avenir. [...]

Mais si vraiment l'existence précède l'essence, l'homme est responsable de ce qu'il est. Ainsi la première démarche de l'existentialisme est de mettre tout homme en possession de ce qu'il est et de faire reposer sur lui la responsabilité totale de son existence. Et quand nous disons que l'homme est responsable de lui-même, nous ne voulons pas dire que l'homme est responsable de sa stricte individualité, mais qu'il est responsable de tous les hommes."

Situation

L'existentialisme est un humanisme, conférence prononcée au club Maintenant le 29 octobre 1945, publiée en 1946. Sartre vient de publier L'être et le néant (1943), œuvre dense et technique. Devant un public large et face à des critiques venues du marxisme (l'existentialisme serait quiétiste) comme du christianisme (il serait nihiliste), il offre une présentation publique et accessible des thèses existentialistes. Le texte connaîtra un succès considérable, que Sartre regrettera ensuite (il le jugera simplificateur).

Thèse en une phrase

L'homme n'a pas de nature ou d'essence préalable qui le définirait : il existe d'abord, surgit dans le monde, et se définit ensuite par ce qu'il fait — l'existence précède l'essence, ce qui signifie que l'homme est radicalement libre et entièrement responsable de ce qu'il est.

Mouvement argumentatif

(1) Formule centrale : pour un objet manufacturé (un coupe-papier), l'essence (le concept d'un coupe-papier dans l'esprit de l'artisan) précède l'existence (la fabrication). Pour l'homme — s'il n'y a pas de Dieu créateur — c'est l'inverse : il existe d'abord, surgit comme néant, puis se définit. (2) Conséquences immédiates. (a) Subjectivité : l'homme se choisit. (b) Responsabilité : choisissant, je choisis aussi pour tous les hommes une certaine image de ce qu'est l'humain — d'où l'angoisse. (c) Délaissement : aucune valeur ne préexiste, je dois inventer les valeurs sans soutien. (d) Désespoir : je ne peux compter que sur ce qui dépend de ma volonté. (3) Cas de l'élève : un jeune homme demande à Sartre s'il doit partir combattre en Angleterre (servir une cause générale) ou rester avec sa mère (servir un être singulier). Aucune morale ne tranche. Aucune intuition non plus — l'intuition n'existe que dans l'acte. Il faut choisir, et inventer la valeur dans le choix. (4) Anti-objection : non, ce n'est pas l'arbitraire ; le choix engage l'humanité entière, donc une exigence de cohérence. (5) Conclusion humaniste : il n'y a pas d'humanisme du genre humain (cult de l'Homme avec majuscule) mais un humanisme du dépassement — l'homme est toujours hors de lui-même, en projet.

Concepts-clés

Discussion

Le texte a suscité des objections vives. (a) Critique marxiste (Lukács, le PCF) : la liberté abstraite sartrienne ignore les conditions matérielles. On ne "choisit" pas dans le vide. Sartre intégrera cette critique dans la Critique de la raison dialectique (1960). (b) Critique chrétienne (Maritain, Marcel) : sans transcendance, le choix est arbitraire ; l'humanisme sartrien est un nihilisme déguisé. (c) Critique anthropologique (Lévi-Strauss, structuralisme) : le "sujet libre" est une illusion — l'humain est traversé par des structures (langue, parenté, inconscient) qu'il ne choisit pas. (d) Critique féministe (Beauvoir, malgré sa proximité) : la liberté n'est pas équivalente pour tous ; les conditions matérielles d'exercice diffèrent radicalement selon le genre, la race, la classe. (e) Tension interne : si l'existence précède l'essence, comment fonder une exigence d'universalité ("je choisis pour tous") ? Sartre répond par l'idée d'une exigence formelle de cohérence du projet, mais l'argument reste fragile.

Usages en dissertation

Central sur la liberté (liberté absolue, condition de l'humain — contre le déterminisme et l'essentialisme), la conscience (la conscience comme néant, ouverture, projet), autrui (être-pour-autrui : autrui me regarde et m'objective), le devoir (sans valeurs préétablies, comment fonder l'obligation ?). Sur le bonheur : l'existentialisme refuse le bonheur comme idéal — il y a la responsabilité, l'angoisse, l'authenticité, non le bonheur. Sur le travail : choisir son métier, c'est se choisir comme un certain humain. Erreurs fréquentes : confondre liberté sartrienne avec libre arbitre cartésien (la liberté est situation, pas indifférence) ; faire de Sartre un théoricien du "n'importe quoi". Articulation utile : Sartre contre Freud (liberté contre inconscient) ; Sartre/Kant (universalisation du choix) ; Sartre/Marx (synthèse tentée dans la Critique).

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Notions liées : La liberté · La conscience · Le devoir · L'inconscient Repères proches : Essentiel / accidentel · En acte / en puissance · Contingent / nécessaire / possible Méthode : Méthode · Méthode

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