« Les «Lumières» se définissent comme la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable. L'état de tutelle est l'incapacité de se servir de son entendement sans être dirigé par un autre. Elle est due à notre propre faute lorsqu'elle résulte non pas d'une insuffisance de l'entendement, mais d'un manque de résolution et de courage pour s'en servir sans être dirigé par un autre. Sapere aude!* Aie le courage de te servir de ton propre entendement! Telle est la devise des Lumières.
Paresse et lâcheté sont les causes qui expliquent qu'un si grand nombre d'hommes, alors que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute tutelle étrangère, restent cependant volontiers, leur vie durant, mineurs; et qu'il soit si facile à d'autres de les diriger. Il est si commode d'être mineur. Si j'ai un livre pour me tenir lieu d'entendement, un directeur pour ma conscience, un médecin pour mon régime... je n'ai pas besoin de me fatiguer moi-même. Je n'ai pas besoin de penser, pourvu que je puisse payer; d'autres se chargeront à ma place de ce travail fastidieux. Et si la plupart des hommes (...) finit par considérer comme dangereux le pas - en soi pénible - qui conduit à la majorité, c'est que s'emploient à une telle conception leurs bienveillants tuteurs, ceux-là mêmes qui se chargent de les surveiller. Après avoir rendu stupide le bétail domestique et soigneusement pris garde que ces paisibles créatures ne puissent faire un pas hors du parc où ils les ont enfermés, ils leur montrent ensuite le danger qu'il y aurait à marcher seuls. Or le danger n'est sans doute pas si grand, car après quelques chutes ils finiraient bien par apprendre à marcher, mais de tels accidents rendent timorés et font généralement reculer devant toute nouvelle tentative. »
- Note : "Sapere aude!" signifie "Ose savoir!" en latin (Horace).
Réponse à la question : Qu'est-ce que les Lumières ? (Was ist Aufklärung?), publié dans la Berlinische Monatsschrift en décembre 1784. Le texte répond à une question posée par un pasteur (Zöllner) qui demandait, en passant, ce qu'était au juste cette "Aufklärung" dont tout le monde parlait. Kant donne une définition restée canonique du projet philosophique du XVIIIᵉ siècle, dans l'ombre de Frédéric II de Prusse, monarque "éclairé" auquel il rend hommage.
Les Lumières sont la sortie de l'homme hors de l'état de minorité dont il est lui-même responsable, par l'usage public et courageux de sa propre raison : Sapere aude ! — Aie le courage de te servir de ton propre entendement.
(1) Définition : la minorité est l'incapacité à se servir de son entendement sans la direction d'autrui ; elle est coupable (selbstverschuldet) parce qu'elle tient à un manque de décision et de courage, non d'intelligence. (2) Causes de la minorité : la paresse et la lâcheté ; les tuteurs (curés, médecins, livres) qui s'empressent de penser à notre place. "Il est si commode d'être mineur". (3) Difficulté de sortie individuelle : chacun, isolé, peine à s'arracher aux préjugés. (4) Sortie collective par la liberté : qu'on laisse à chacun la liberté d'user publiquement de sa raison, et les Lumières se feront presque inévitablement. (5) Distinction décisive : usage public (en tant que savant s'adressant au monde lettré : liberté totale) / usage privé (en tant que fonctionnaire d'un poste : obéissance). Le pasteur prêche selon le credo de l'Église (privé), mais peut comme savant critiquer ce credo (public). (6) Vivons-nous dans un siècle éclairé ? Non, mais dans un siècle des Lumières : en cours d'éclairement, sous Frédéric.
Le texte a fourni la matrice de la modernité critique mais a été contesté à plusieurs niveaux. (a) Hegel relève une ironie : les Lumières kantiennes restent compatibles avec une obéissance stricte dans la sphère privée — "raisonnez tant que vous voudrez, mais obéissez". Est-ce une liberté véritable ou une concession au pouvoir ? (b) Le romantisme et Nietzsche dénoncent une rationalité abstraite, coupée des affects et des traditions vivantes. (c) L'École de Francfort (Adorno, Horkheimer, Dialectique de la raison) montre que la raison émancipatrice peut se retourner en raison instrumentale, gestionnaire, totalitaire — Auschwitz comme produit dévoyé des Lumières. (d) Foucault, dans son commentaire de 1984, lit le texte non comme une doctrine mais comme la naissance d'une attitude critique : interroger ce qui dans le présent est nécessaire, contingent, modifiable. À l'inverse, Habermas en fait le point de départ d'une éthique de la discussion publique. La distinction usage public/privé reste précieuse pour penser la liberté d'expression dans les institutions contemporaines.
Central sur la liberté (liberté comme autonomie), la raison, la science, le devoir (s'arracher à la tutelle est un devoir envers soi-même), l'État (rôle d'un État qui autorise la critique sans la censurer). Sur la religion : Kant ne demande pas l'athéisme, mais une foi qui passe par l'examen de la raison. Erreur à éviter : confondre la définition kantienne avec une apologie de la révolte (Kant est légaliste — il faut obéir mais critiquer publiquement). Articulation utile : Kant/Rousseau (la liberté comme obéissance à la loi qu'on se donne), Kant/Foucault (l'attitude critique). Dialectique-type : Lumières émancipatrices (I) → critique de la raison instrumentale (II) → reformulation contemporaine d'une attitude critique (III).
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Notions liées : La liberté · La raison · Le devoir · La religion Repères proches : Public / privé · Persuader / convaincre · En fait / en droit Méthode : Méthode · Méthode
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