« J'appelle libre [...] une chose qui est et agit par la seule nécessité de sa nature ; contrainte, celle qui est déterminée par une autre à exister et à agir d'une certaine façon déterminée. [...]
Pour rendre cela clair et intelligible, concevons une chose très simple : une pierre par exemple reçoit d'une cause extérieure qui la pousse, une certaine quantité de mouvement et, l'impulsion de la cause extérieure venant à cesser, elle continuera à se mouvoir nécessairement. Cette persistance de la pierre dans le mouvement est une contrainte, non parce qu'elle est nécessaire, mais parce qu'elle doit être définie par l'impulsion d'une cause extérieure. Et ce qui est vrai de la pierre il faut l'entendre de toute chose singulière, quelle que soit la complexité qu'il vous plaise de lui attribuer, si nombreuses que puissent être ses aptitudes, parce que toute chose singulière est nécessairement déterminée par une cause extérieure à exister et à agir d'une certaine manière déterminée.
Concevez maintenant, si vous le voulez bien, que la pierre, tandis qu'elle continue de se mouvoir, pense et sache qu'elle fait effort, autant qu'elle peut, pour se mouvoir. Cette pierre assurément, puisqu'elle a conscience de son effort seulement et qu'elle n'est en aucune façon indifférente, croira qu'elle est très libre et qu'elle ne persévère dans son mouvement que parce qu'elle le veut. Telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes ont conscience de leurs appétits et ignorent les causes qui les déterminent.
Un enfant croit librement appéter le lait, un jeune garçon irrité vouloir se venger et, s'il est poltron, vouloir fuir. Un ivrogne croit dire par un libre décret de son âme ce qu'ensuite, revenu à la sobriété, il aurait voulu taire. De même un délirant, un bavard, et bien d'autres de la même farine, croient agir par un libre décret de l'âme et non se laisser contraindre. »
Lettre 58 à G. H. Schuller, octobre 1674, qui condense un argument déjà présent dans l'Éthique (Partie I, Appendice et Partie III). Schuller a interrogé Spinoza sur la liberté humaine via le philosophe Tschirnhaus. Spinoza répond par l'image, restée célèbre, de la pierre lancée qui se croirait libre si elle avait conscience de son mouvement sans en connaître la cause. C'est l'un des textes les plus nets sur le déterminisme spinoziste et sa critique du libre arbitre.
La conviction d'être libre n'est qu'une ignorance des causes qui nous déterminent : la véritable liberté n'est pas l'indétermination de la volonté mais la connaissance adéquate de la nécessité qui nous fait agir.
(1) Position du problème : qu'est-ce que la liberté ? Spinoza rejette la définition courante (pouvoir de faire ou ne pas faire) comme illusion. (2) Expérience de pensée : imaginons une pierre projetée par une cause extérieure. Si elle avait conscience de son mouvement, elle se croirait libre — "elle penserait qu'elle se meut par sa seule volonté". Or elle est entièrement déterminée. (3) Généralisation à l'homme : "telle est cette liberté humaine que tous se vantent de posséder". L'homme est conscient de ses désirs mais ignorant des causes qui les produisent (éducation, affects, corps, histoire). (4) Distinction : être libre (en soi, ce qui existe par la seule nécessité de sa nature — proprement, seul Dieu/la Nature l'est) et être contraint (déterminé par une cause extérieure). L'homme n'est jamais absolument libre, mais peut devenir plus actif en passant des idées inadéquates (passions subies) aux idées adéquates (compréhension des causes). (5) Conséquence éthique : la liberté coïncide avec la connaissance ; comprendre, c'est cesser d'être passif.
La thèse heurte de front la tradition cartésienne (le libre arbitre comme pouvoir infini) et kantienne (la liberté comme autonomie qu'aucune cause empirique ne peut épuiser). Plusieurs objections classiques. (a) Si tout est nécessaire, à quoi bon délibérer ? Spinoza répond : la délibération est elle-même une étape causale ; comprendre cela ne supprime pas l'action mais en modifie la qualité. (b) Comment fonder la responsabilité morale ? Spinoza déplace la morale : non plus mérite/démérite, mais joie active (puissance d'agir augmentée par la connaissance) / tristesse passive. (c) N'est-ce pas du fatalisme ? Non : le fataliste dit "quoi qu'on fasse, le résultat sera le même" ; Spinoza dit "ce que nous ferons fait partie de l'enchaînement nécessaire" — notre action compte, elle n'est pas annulée par la nécessité. Nietzsche, Freud et les neurosciences contemporaines prolongent à leur manière la critique spinoziste du libre arbitre.
Incontournable sur la liberté (contre l'identification spontanée liberté = libre arbitre), l'inconscient (ignorance des causes — anticipation de Freud), la conscience (la conscience comme conscience de ses désirs, non de leurs causes), le bonheur (béatitude spinoziste comme joie de comprendre). Sur la nature, la formule Deus sive Natura (Dieu ou la Nature) renvoie à un monisme déterministe. Erreurs à éviter : ne pas faire de Spinoza un fataliste ; ne pas confondre déterminisme et fatalisme ; ne pas opposer trop vite Spinoza à Kant — Kant lui aussi rejette le "libre arbitre d'indifférence" comme indigne de la raison. Dialectique-type : libre arbitre cartésien (I) → déterminisme spinoziste (II) → autonomie kantienne ou compatibilisme contemporain (III).
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Notions liées : La liberté · L'inconscient · La conscience · La nature Repères proches : Contingent / nécessaire / possible · Cause / fin · Principe / cause / conséquence Méthode : Méthode · H - Formuler une objection
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