En quoi consiste l'aliénation du travail ?
D'abord dans le fait que le travail est extérieur à l'ouvrier, c'est-à-dire qu'il n'appartient pas à son essence, que donc, dans le travail, celui-ci ne s'affirme pas, mais se nie, ne se sent pas à l'aise, mais malheureux, ne déploie pas une libre activité physique et intellectuelle, mais mortifie son corps et ruine son esprit. En conséquence, l'ouvrier n'a le sentiment d'être auprès de lui-même qu'en dehors du travail, et, dans le travail, il se sent en dehors de soi. Il est comme chez lui quand il ne travaille pas et, quand il travaille, il ne se sent pas chez lui. Son travail n'est donc pas volontaire, mais contraint ; c'est du travail forcé. Il n'est pas la satisfaction d'un besoin, mais seulement un moyen de satisfaire des besoins en dehors du travail. Le caractère étranger du travail apparaît nettement dans le fait que, dès qu'il n'existe pas de contrainte physique ou autre, le travail est fui comme la peste. Le travail extérieur, le travail dans lequel l'homme s'aliène, est un travail de sacrifice de soi, de mortification. Enfin, le caractère extérieur à l'ouvrier du travail apparaît dans le fait qu'il n'est pas son bien propre, mais celui d'un autre, qu'il ne lui appartient pas lui-même mais appartient à un autre... L'activité de l'ouvrier n'est pas son activité propre. Elle appartient à un autre, elle est la perte de soi-même ».
Manuscrits de 1844 (publiés posthumes en 1932), notamment le manuscrit intitulé Le travail aliéné. Marx a 26 ans, vient de quitter l'Allemagne pour Paris, lit Hegel, Feuerbach et les économistes anglais (Smith, Ricardo). Il cherche à passer d'une critique philosophique (l'aliénation religieuse selon Feuerbach) à une critique économique et politique : le vrai foyer de l'aliénation humaine n'est pas le ciel des dieux mais la terre du travail. Ces manuscrits sont la matrice du marxisme philosophique.
Dans le régime de la propriété privée, le travail — qui devrait être l'activité par laquelle l'homme se produit comme humain — devient une force étrangère et hostile : le travailleur est aliéné par rapport au produit de son travail, à l'acte de travailler, à son essence d'espèce et aux autres hommes.
Marx déploie l'aliénation en quatre dimensions interdépendantes. (1) Aliénation par rapport au produit : ce que le travailleur produit lui échappe, devient marchandise possédée par un autre, et plus il produit, plus il s'appauvrit (le monde des choses produites grandit, le monde du travailleur rétrécit). (2) Aliénation dans l'acte de travail : le travail n'est pas une activité par laquelle le travailleur se réalise, mais une activité subie, extérieure, où il ne s'appartient pas. Il ne se sent lui-même que dans ses fonctions animales (manger, boire, procréer) ; dans ce qui devrait être proprement humain (le travail), il est animal. (3) Aliénation par rapport à l'essence d'espèce (Gattungswesen) : le propre de l'homme, contre Feuerbach, n'est pas la conscience mais le travail créateur — produire universellement, façonner la nature selon les lois du beau. Le travail aliéné lui arrache cette essence générique. (4) Aliénation par rapport aux autres hommes : si le travailleur ne s'appartient pas, son travail appartient à un autre — le capitaliste — dont la richesse est l'envers de sa misère. L'aliénation produit la division sociale.
La thèse a une force critique considérable mais soulève des questions. (a) L'idée d'une essence humaine aliénée présuppose un humanisme — y a-t-il un homme "vrai" caché derrière l'homme aliéné ? Le Marx tardif (Capital) abandonnera ce vocabulaire essentialiste au profit d'une analyse structurale. Althusser parlera d'une "coupure épistémologique" entre le jeune Marx (humaniste) et le Marx scientifique. (b) Le travail est-il par essence libérateur ? Hannah Arendt distingue précisément le travail (animal laborans, subsistance) de l'œuvre et de l'action — pour elle, libérer le travail ne libère pas l'humain. (c) L'analyse est-elle datée ? Les conditions du capitalisme industriel décrites par Marx ne sont plus celles des sociétés post-industrielles. Mais les nouvelles formes (économie de plateformes, bullshit jobs de Graeber, travail émotionnel) réactivent la grille de l'aliénation. (d) Comment sortir de l'aliénation ? Marx répond par le communisme comme appropriation collective des moyens de production — la critique du capitalisme reste théoriquement plus solide que la promesse positive.
Indispensable sur le travail (le travail est-il libérateur ou aliénant ? Réponse : ça dépend de qui le possède), la liberté (la liberté formelle masque-t-elle une servitude réelle ?), la technique (la machine accroît-elle l'autonomie ou l'aliénation ?), la justice (justice sociale au-delà du droit formel). Sur l'État : l'État bourgeois comme "comité de gestion des affaires de la classe dominante" (formule du Manifeste). Sur le bonheur : un bonheur authentique est-il possible dans un travail aliéné ? Articulation décisive : Hegel/Marx — Marx hérite de Hegel l'idée du travail formateur mais montre qu'il se renverse en aliénation dans le capitalisme. Dialectique-type : travail comme accomplissement (Hegel) → travail comme aliénation (Marx) → réinvention contemporaine du sens du travail.
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