Texte source

"Considérons […] le mouvement dans l'espace. Je puis, tout le long de ce mouvement, me représenter des arrêts impossibles : c'est ce que j'appelle les positions du mobile ou les points par lesquels le mobile passe. Mais avec les positions, fussent-elles en nombre infini, je ne ferai pas du mouvement. Elles ne sont pas des parties du mouvement ; elles sont autant de vues prises sur lui ; elles ne sont, pourrait-on dire, que des suppositions d'arrêt. Jamais le mobile n'est réellement en aucun des points; tout au plus peut-on dire qu'il y passe. Mais le passage, qui est un mouvement, n'a rien de commun avec un arrêt, qui est immobilité. Un mouvement ne saurait se poser sur une immobilité, car il coïnciderait alors avec elle, ce qui serait contradictoire. Les points ne sont pas dans le mouvement, comme des parties, ni même sous le mouvement, comme des lieux du mobile. Ils sont simplement projetés par nous au-dessous du mouvement, comme autant de lieux où serait, s'il s'arrêtait, un mobile qui par hypothèse ne s'arrête pas. Ce ne sont donc pas, à proprement parler, des positions, mais des suppositions, des vues ou des points de vue de l'esprit."

"C'est justement cette continuité indivisible de changement qui constitue la durée vraie. [...] Je me bornerai donc à dire, pour répondre à ceux qui voient dans cette durée « réelle » je ne sais quoi d'ineffable et de mystérieux, qu'elle est la chose la plus claire du monde : la durée réelle est ce que l'on a toujours appelé le temps, mais le temps perçu comme indivisible. Que le temps implique la succession, je n'en disconviens pas. Mais que la succession se présente d'abord à notre conscience comme la distinction d'un « avant » et d'un « après » juxtaposés, c'est ce que je ne saurais accorder. Quand nous écoutons une mélodie, nous avons la plus pure impression de succession que nous puissions avoir - une impression aussi éloignée que possible de celle de la simultanéité - et pourtant c'est la continuité même de la mélodie et l'impossibilité de la décomposer qui font sur nous cette impression.    Si nous la découpons en notes distinctes, en autant d'« avant », et d'« après » qu'il nous plaît,    c'est que nous y mêlons des images spatiales et que nous imprégnons la succession de simultanéité : dans l'espace, et dans l'espace seulement, il y a distinction nette de parties extérieures les unes aux autres. Je reconnais d'ailleurs que c'est dans le temps spatialisé que nous nous plaçons d'ordinaire. Nous n'avons aucun intérêt à écouter le bourdonnement ininterrompu de la vie profonde. Et pourtant la durée réelle est là. C'est grâce à elle que prennent place dans un seul et même temps les changements plus ou moins longs auxquels nous assistons en nous et dans le monde extérieur.  Ainsi, qu'il s'agisse du dedans ou du dehors de nous ou des choses, la réalité est la mobilité même. C'est ce que j'exprimais en disant qu'il y a du changement, mais qu'il n'y a pas de choses qui changent.    Devant le spectacle de cette mobilité universelle, quelques-uns d'entre nous seront pris de vertige, Ils sont habitués a la terre ferme : ils ne peuvent se faire au roulis et au tangage. Il leur faut des points « fixes » auxquels attacher la pensée et l'existence. Ils estiment que si tout passe, rien n'existe : et que si la réalité est mobilité elle n'est déjà plus au moment où on la pense, elle échappe à la pensée. Le monde matériel, disent-ils, va se dissoudre, et l'esprit se noyer dans le flux torrentueux des choses - Qu'ils se rassurent ! Le changement, s'ils consentent à le regarder directement, sans voile interposé, leur apparaîtra bien vite comme ce qu'il peut y avoir au monde de plus substantiel et de plus durable. Sa solidité est infiniment supérieure à celle d'une fixité qui n'est qu'un arrangement éphémère entre des mobilités."

Situation

Essai sur les données immédiates de la conscience, 1889 (thèse de Bergson). Le philosophe, lecteur des sciences (mathématiques, physique, psychologie), cherche à arracher la philosophie aux schèmes spatiaux qui contaminent la pensée du temps. La science moderne mesure le temps en le réduisant à une succession homogène d'instants — temps de l'horloge, temps de Newton. Bergson y oppose le temps tel qu'il est vécu : la durée. C'est le cœur du bergsonisme, qui irriguera Matière et mémoire, L'évolution créatrice, Les deux sources.

Thèse en une phrase

Le temps réel — la durée — n'est pas une ligne d'instants juxtaposés mais un écoulement qualitatif, hétérogène et continu, où chaque moment retient le précédent et anticipe le suivant ; la science l'a confondu avec l'espace en le mesurant, et la philosophie doit retrouver l'intuition de la durée pure.

Mouvement argumentatif

(1) Critique du temps spatialisé : quand je dis qu'il s'est écoulé une heure, je me représente une ligne (le cadran de l'horloge) sur laquelle une aiguille a parcouru un certain trajet. Mais ce n'est pas le temps qui passe, c'est le mouvement dans l'espace. Le temps mesurable est de l'espace déguisé. (2) Expérience de la durée : écoutez une mélodie. Les notes ne sont pas des points juxtaposés ; chaque note est colorée par celles qui précèdent, elle prépare celles qui suivent. La mélodie est un tout indivisible qui se déploie qualitativement. La durée est ainsi : non somme d'instants, mais continuité hétérogène. (3) Comparaison entre durée et temps scientifique : la science a besoin de mesurer, donc de spatialiser ; elle a raison dans son ordre. Mais elle ne saisit pas la durée elle-même, qui exige une autre méthode : l'intuition. (4) Conséquence métaphysique : la durée n'est pas seulement subjective ; elle est ce que sont fondamentalement le moi profond, la vie, l'univers en évolution créatrice. Le réel est temporel au sens durationnel, non spatial.

Concepts-clés

Discussion

La thèse a marqué le tournant du XXᵉ siècle et reste discutée. (a) Force de la critique : Bergson met le doigt sur un paradoxe — la science qui prétend penser le temps le réduit à de l'espace. Cette critique a alimenté toute la phénoménologie (Husserl, Heidegger sur la temporalité authentique, Merleau-Ponty). (b) Objection einsteinienne : Einstein, dans le célèbre débat de 1922 avec Bergson, a contesté que la physique manque le temps réel — la relativité montre justement que le temps n'est pas absolu, ce que Bergson n'a pas su accepter. La postérité a souvent donné raison à Einstein, mais le débat reste ouvert sur ce que la physique peut dire du temps vécu. (c) Objection analytique : la durée pure est-elle accessible ou est-ce un concept-limite ? Comment en parler sans la spatialiser à nouveau (par les mots, qui découpent) ? (d) Lecture contemporaine : la distinction temps mesurable / temps vécu nourrit les sciences cognitives (perception du temps), la psychologie phénoménologique, et la réflexion sur l'accélération sociale (Hartmut Rosa).

Usages en dissertation

Central sur le temps (refus de la conception linéaire-spatiale, défense d'une temporalité vécue), la conscience (le moi profond comme durée), la science (qu'est-ce qui échappe à la mesure ?), la liberté (libre = ce qui exprime l'élan créateur de la durée, non ce qui est calculable). Sur la mémoire (chez Bergson, le passé se conserve intégralement et agit dans le présent). Sur l'art : l'œuvre saisit la durée là où le discours la spatialise. Erreurs à éviter : faire de la durée un simple temps psychologique subjectif (Bergson en fait une réalité métaphysique) ; opposer trop simplement durée et temps scientifique (les deux ont leur ordre de validité). Dialectique-type : temps objectif de la science → durée subjective bergsonienne → temporalité existentiale (Heidegger).

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Notions liées : Le temps · La conscience · La science · La nature Repères proches : Intuitif / discursif · Médiat / immédiat · Abstrait / concret Méthode : Méthode · Méthode

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