« La division du travail naît directement du processus de l'activité de travail et il ne faut pas la confondre avec le principe apparemment similaire de la spécialisation qui règne dans le processus de l'activité de l'œuvre, comme on le fait habituellement. La spécialisation de l'œuvre et la division du travail n'ont en commun que le principe général d'organisation qui lui-même n'est lié ni à l'œuvre ni au travail, mais doit son origine à la sphère strictement politique de la vie, au fait que les hommes sont capables d'agir, et d'agir ensemble de façon concertée. C'est seulement dans le cadre de l'organisation politique, dans lequel les hommes ne se bornent pas à cohabiter mais agissent ensemble, qu'il peut y avoir spécialisation de l'œuvre et division du travail.
Mais tandis que la spécialisation est essentiellement guidée par le produit fini, dont la nature est d'exiger des compétences diverses qu'il faut rassembler et organiser, la division du travail, au contraire, présuppose l'équivalence qualitative de toutes les activités pour lesquelles on ne demande aucune compétence spéciale, et ces activités n'ont en soi aucune finalité : elles ne représentent que des sommes de force et de travail que l'on additionne de manière purement quantitative. La division du travail se fonde sur le fait que deux hommes peuvent mettre en commun leur force de travail et « se conduire l'un envers l'autre comme s'ils étaient un » ¹. Cette « unité » est exactement le contraire de la coopération, elle renvoie à l'unité de l'espèce par rapport à laquelle tous les membres un à un sont identiques et interchangeables. »
¹ Cf. Viktor von Wezsäcker, "Zum Begriff der Arbeit", in Festschrift für Alfred Weber (1948).
Condition de l'homme moderne (The Human Condition), 1958. Hannah Arendt, après Les origines du totalitarisme (1951), cherche à reconstruire une anthropologie politique qui ait perdu de vue ses fondements antiques. Elle propose une distinction tripartite — labor, work, action — pour saisir ce que la modernité a confondu sous la catégorie unique du "travail" et ce qu'elle a perdu en faisant cela. L'ouvrage est aussi une critique implicite de Marx (qui n'aurait pas distingué travail et œuvre) et un éloge de la praxis politique grecque.
La vita activa humaine se déploie selon trois activités fondamentales et hiérarchisées — le travail (labor, cycle de la subsistance), l'œuvre (work, production d'objets durables), l'action (praxis politique, parole et acte entre égaux) — et la modernité a perdu l'action en absorbant tout dans le travail.
(1) Le travail (animal laborans) répond au cycle biologique : produire ce qui se consomme immédiatement (nourriture, énergie). Il enchaîne l'homme à la nature, à la nécessité, à la répétition. Sa peine est sans trace : ce qu'on consomme disparaît. (2) L'œuvre (homo faber) fabrique des objets durables : maisons, outils, œuvres d'art. Elle constitue un monde — réseau d'artefacts qui survit aux générations et donne à l'humain un "chez soi" stable. L'homo faber est un violenteur de la nature (il abat l'arbre pour faire la table) mais il établit la durée. (3) L'action est la praxis politique : parler et agir entre égaux dans l'espace public. C'est dans l'action que l'homme se révèle comme un "qui" unique, non comme un "quoi" générique. L'action est imprévisible, irréversible, sans œuvre stable — mais elle confère l'immortalité par le récit qui en sera fait. C'est l'activité proprement politique. (4) Diagnostic moderne : depuis Locke et Marx, on a placé le travail au sommet — comme producteur de richesse, comme essence de l'homme. Conséquence : l'œuvre est dévaluée (objets jetables), l'action politique disparaît au profit de la gestion administrative (le "social" comme intrusion de la nécessité dans le public). L'homme moderne est avant tout animal laborans.
La typologie a marqué la philosophie politique mais soulève des objections. (a) Lecture nostalgique ? Arendt idéalise-t-elle la polis grecque (qui reposait sur l'esclavage et l'exclusion des femmes) ? L'objection est forte ; Arendt répond que la séparation entre nécessité (privée) et liberté (publique) reste structurellement instructive même si sa forme historique est inacceptable. (b) Critique marxiste : la distinction labor/work serait artificielle ; tout travail est aussi production d'un monde. Mais Arendt rétorque que confondre les deux a permis la dévaluation moderne de l'œuvre. (c) Critique féministe (Pateman, Honig) : la séparation public/privé reproduit l'exclusion des femmes assignées au privé. (d) Lecture contemporaine : le travail néolibéral, qui n'a plus de durée ni de monde stable (précarité, gig economy), donne raison à Arendt sur la dissolution de l'œuvre. La crise écologique, en posant la finitude des ressources, replace l'humain face à la nécessité d'une autre articulation entre les trois activités.
Indispensable sur le travail (la principale distinction conceptuelle disponible en philosophie politique contemporaine), la technique (l'homo faber et son rapport à la nature), l'État et la justice (qu'est-ce qu'un véritable espace public ?), la liberté (liberté politique comme commencer ensemble, pas comme indépendance individuelle). Sur l'art : l'œuvre d'art comme paradigme de la durée. Articulation décisive : Marx/Arendt — où Marx voit le travail comme essence libératrice de l'humain, Arendt y voit l'activité la plus basse et appelle à retrouver l'action. Aristote/Arendt : Arendt prolonge la distinction aristotélicienne poiesis/praxis. Heidegger/Arendt (avec qui elle fut élève) : présence et absence du monde. Erreur fréquente : prendre les trois catégories pour de simples descriptions empiriques alors qu'elles sont des distinctions phénoménologiques.
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Notions liées : Le travail · La technique · L'État · La liberté Repères proches : Public / privé · Théorie / pratique · Genre / espèce / individu Méthode : Méthode · I - Construire une progression
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