<aside> 🐾
De toutes les frontières que la pensée occidentale a tracées, celle qui sépare l'humain de l'animal est sans doute la plus ancienne, la plus solide, et la plus tremblante. Solide, parce que toute notre civilisation — droit, morale, religion, alimentation — repose sur l'idée d'une différence de nature entre nous et eux. Tremblante, parce que dès qu'on l'examine, cette différence se révèle difficile à fixer : où commence l'humain ? où finit l'animal ? Cette séquence va vous faire traverser quatre siècles de pensée sur cette frontière : du dualisme cartésien (« les animaux sont des machines ») à La Fontaine, qui les fait parler, jusqu'aux éthologues contemporains qui mettent en question l'idée même d'une rupture nette.
</aside>
Observez, si vous en avez un, un animal domestique. Un chien qui dort. Un chat qui chasse une mouche imaginaire. Demandez-vous : que sait-il que je ne sais pas ? que sent-il que je ne sens pas ? à quoi pense-t-il — si tant est qu'il pense ?
Vous êtes en train de poser une question philosophique vertigineuse. Elle a un nom dans la littérature anglo-saxonne : what is it like to be a bat ? (Thomas Nagel, 1974). On peut savoir beaucoup de choses sur la chauve-souris : son anatomie, son système d'écholocalisation, son comportement. Mais peut-on savoir ce que cela fait, de l'intérieur, d'être une chauve-souris ? Probablement pas. Et cette ignorance n'est pas une lacune passagère : elle est structurelle. Notre propre conscience nous donne accès à ce que c'est qu'être humain ; elle nous ferme l'accès, peut-être définitivement, à ce que c'est qu'être autre chose.
C'est pourtant cette question impossible que la philosophie ne peut pas éviter. Pourquoi ? Parce qu'elle conditionne tout le reste. Si les animaux sont des machines (Descartes), nous pouvons en disposer comme de tout autre objet. Si les animaux pensent, souffrent, espèrent (l'éthologie contemporaine), alors notre rapport à eux — élevage industriel, expérimentation, chasse — devient une question morale brutale. La frontière humain/animal n'est pas une curiosité académique : c'est une frontière qui structure nos vies quotidiennes, nos assiettes, nos lois, nos sentiments.
Cette séquence va vous donner les instruments pour penser cette frontière avec rigueur. Vous découvrirez d'abord la grande forteresse cartésienne, qui veut tenir l'animal pour une simple machine. Vous verrez ensuite comment La Fontaine, contemporain et adversaire discret de Descartes, ouvre dans cette forteresse une brèche poétique : ses animaux parlent, et leur parole accuse la nôtre. Vous mesurerez enfin comment l'éthologie et la philosophie animale contemporaines ont déplacé la question : il ne s'agit plus de savoir si les animaux sont comme nous, mais de savoir comment vivre avec des êtres qui ne sont pas comme nous tout en étant nos parents évolutifs.
Le texte fondateur, en négatif, de toute la pensée moderne sur l'animal est le Descartes — Discours de la méthode V (animaux-machines) (1637). Descartes y développe sa thèse la plus célèbre et la plus contestée : les animaux n'ont pas d'âme ; ce sont des automates corporels d'une grande complexité, mais dépourvus de pensée.
Lisez le raisonnement de Descartes. Il part de l'observation des automates de son temps : ces statues hydrauliques que l'on voyait dans les jardins royaux et qui, par un mécanisme caché d'eau et de leviers, semblaient bouger, jouer, même chanter. Si l'on peut, avec des leviers et de l'eau, fabriquer un automate qui ressemble à un être vivant, que faudrait-il de plus pour expliquer le comportement animal ? Rien, selon Descartes : la nature, qui dispose de moyens infiniment plus subtils que ceux des horlogers, peut fabriquer des machines biologiques d'une complexité telle qu'elles ressemblent à des êtres pensants — sans pour autant penser.
Mais Descartes ne s'arrête pas là. Il donne deux critères pour distinguer une vraie pensée d'une simple mécanique :