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Quatre chapitres ont questioné ce qu'on peut savoir. Celui-ci change d'horizon : non plus connaître, mais agir. Or l'action suppose une liberté — quelque chose comme : je pouvais faire autrement, et j'ai choisi cela. Mais cette liberté existe-t-elle vraiment ? Et si oui, jusqu'où va-t-elle ?

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Avant de commencer

Lève la main droite, baisse-la, lève la gauche. Vous venez d'être libre, semble-t-il. Personne ne vous l'a imposé, vous l'avez voulu, vous l'avez fait. La liberté paraît évidente — si évidente que celui qui la nie semble dire une absurdité. Et pourtant, depuis Spinoza, depuis Freud, depuis les neurosciences contemporaines, des arguments graves pèsent contre cette évidence. Et si vous n'aviez fait que ce que votre histoire, votre cerveau, vos désirs vous faisaient faire — en croyant choisir librement ?

La question de ce chapitre est donc d'une importance pratique immédiate. Si je ne suis pas libre, je ne suis pas responsable de mes actes ; il n'y a pas lieu de me blâmer, ni de me louer ; le droit pénal repose sur une illusion ; la morale est une comédie. Si je suis libre, je dois assumer ce que je fais — et ne peux plus me cacher derrière mes « déterminismes ».

La philosophie n'a pas tranché d'un mot cette question, parce qu'elle est l'une des plus difficiles qui soient. Mais elle a proposé des distinctions — qui valent mieux qu'une réponse rapide.


§ 1. Le sentiment de liberté et le libre arbitre

Il y a un fait qu'on ne peut pas nier : nous avons le sentiment d'être libres. Quand vous délibérez entre deux filières d'études, quand vous hésitez entre deux desserts, quand vous décidez de mentir ou non, vous éprouvez de l'intérieur quelque chose comme : je pourrais choisir ceci ou cela, c'est moi qui décide. Ce sentiment est ce que la tradition appelle le libre arbitre : la capacité du sujet à vouloir librement, sans être contraint par rien.

Mais un sentiment n'est pas une preuve. Vous avez aussi le sentiment, en regardant le coucher du soleil, que c'est le soleil qui bouge. Vous savez que c'est faux. Vous avez le sentiment, en rêvant, que tout ce que vous voyez est réel. Vous savez que c'est faux. Le sentiment de liberté pourrait, de la même manière, être une illusion — une illusion fonctionnelle, peut-être nécessaire à la vie sociale, mais une illusion tout de même.

C'est la position de Baruch Spinoza (1632–1677), philosophe hollandais d'origine portugaise, dans une Spinoza — La liberté humaine en 1674 :

Conçois donc, s'il te plaît, qu'une pierre, alors qu'elle continue à se mouvoir, pense et sache qu'elle s'efforce autant qu'elle peut de continuer à se mouvoir. Cette pierre, certes, puisqu'elle n'a conscience que de son seul effort, et qu'elle n'est pas du tout indifférente, croira être très libre et ne continuer à se mouvoir que par cela seul qu'elle le veut. Telle est cette liberté humaine que tous les hommes se vantent de posséder et qui consiste en cela seul que les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés.

Lisez ce texte deux fois. C'est l'une des analyses les plus puissantes jamais formulées contre l'idée de libre arbitre. Spinoza imagine une pierre lancée en l'air. La pierre, par hypothèse, est dotée de conscience — mais d'une conscience limitée à son propre mouvement. Elle sent qu'elle bouge, elle veut continuer à bouger, elle s'en réjouit. Elle se croit libre.

Mais nous, qui regardons la scène de l'extérieur, nous savons que la pierre est entièrement déterminée par la force qui l'a lancée, par la gravité, par les résistances de l'air. Sa liberté ressentie n'est qu'un point de vue interne sur un processus entièrement causé.

Et si, dit Spinoza, nous étions comme la pierre ? Si notre sentiment de liberté n'était que la conscience intérieure d'un processus dont nous ignorons les causes ? Nous nous croirions libres parce que nous voyons nos désirs (j'ai envie de ce dessert) sans voir ce qui les a produits (mon éducation, mon état physiologique, mon humeur du jour, mes souvenirs d'enfance).

La liberté humaine, selon Spinoza, n'est donc pas l'absence de détermination. C'est juste l'ignorance des déterminations. Et plus nous comprenons ce qui nous détermine, moins nous nous croyons libres au sens naïf — mais plus, paradoxalement, nous le devenons d'une autre manière. Nous y reviendrons au § 7.


§ 2. Le moi n'est pas maître chez lui : Freud

Vous avez déjà rencontré Sigmund Freud en S2. Il revient ici par un autre côté : non plus pour la question qui pense en moi ?, mais pour la question qui veut en moi ? La réponse freudienne complique massivement le tableau de la liberté.

Freud soutient que nos décisions conscientes sont, en grande partie, l'aboutissement de processus inconscients qui nous échappent. Vous choisissez un métier, vous tombez amoureux, vous « décidez » d'oublier un rendez-vous — et, dans tous ces cas, ce qui se présente à votre conscience comme un choix libre est en réalité la rationalisation, après coup, d'une orientation produite ailleurs. Souvent dans l'enfance. Souvent par des désirs que vous désavouez si on vous les nomme.