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Deux chapitres viennent de poser un qui : qui pense (Descartes), qui pense à ma place (Freud, le langage). Celui-ci change d'objet : non plus qui pense, mais avec quoi on pense — la raison. Que peut-elle ? Jusqu'où va son pouvoir ? Et y a-t-il des régions du réel où elle ne suffit plus ?

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Avant de commencer

La raison n'est pas une chose : c'est une faculté. Vous l'utilisez quand vous calculez, quand vous démontrez, quand vous débattez, quand vous vérifiez. Vous l'utilisez aussi quand vous suspectez une croyance et que vous demandez : qu'est-ce qui le prouve ? C'est la faculté par laquelle l'esprit humain enchaîne des raisons, c'est-à-dire passe d'une affirmation à une autre selon des règles qui peuvent être vérifiées.

Dans ce chapitre, vous allez voir trois choses. D'abord, en quoi la raison est, depuis le XVIIIᵉ siècle, l'instrument d'une émancipation — ce que les philosophes ont appelé les Lumières. Ensuite, ce qu'est la méthode propre de la science moderne, et pourquoi on peut dire qu'elle est la forme la plus rigoureuse de l'exercice de la raison. Enfin, vous découvrirez que la science elle-même, prise au sérieux, doit reconnaître des limites — ce qui ne la diminue pas, mais la rend plus juste.


§ 1. La raison comme émancipation : Kant et les Lumières

En 1784, Emmanuel Kant (1724–1804), philosophe allemand, répond à une question posée par un journal de Berlin : Was ist Aufklärung ?Kant — Qu'est-ce que les Lumières ? Le texte tient en quelques pages. Il commence par ces lignes, qui deviendront le manifeste philosophique de toute une époque :

Les Lumières, c'est la sortie de l'homme hors de l'état de minorité dont il est lui-même responsable. La minorité est l'incapacité de se servir de son entendement sans la direction d'autrui. Cette minorité est due à lui-même quand elle résulte non du manque d'entendement mais du manque de résolution et de courage pour s'en servir sans la direction d'autrui. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières.

Lisez ce texte lentement. Il dit trois choses qu'il faut bien saisir.

Premièrement, la « minorité » dont Kant parle n'est pas la minorité de l'âge — c'est l'état de celui qui ne se sert pas de sa raison et qui s'en remet à d'autres pour penser à sa place : au prêtre, au médecin, au journaliste, au tradition, au gouvernement. C'est être majeur par l'âge tout en restant mineur par l'esprit.

Deuxièmement, cette minorité, Kant le dit clairement, est dont il est lui-même responsable. Personne ne nous force à ne pas penser. Si nous ne pensons pas par nous-mêmes, ce n'est pas par incapacité — c'est par paresse et par lâcheté. Penser demande un effort ; douter, c'est risqué ; on préfère souvent qu'un autre nous dise quoi croire.

Troisièmement, sortir de cette minorité demande du courage. Sapere aude ! peut se traduire « Ose savoir ! » ou « Aie l'audace de penser ! ». Les Lumières ne sont pas un savoir — elles sont une résolution. Un mouvement de la volonté qui décide, contre la pesanteur des autorités reçues, de juger par soi-même.

Cette devise est le commencement de la modernité philosophique. Après elle, la question que peut la raison ? reçoit une réponse de principe : elle peut émanciper. C'est l'arme de l'individu contre les maîtres, des peuples contre les tyrans, du savant contre les préjugés.

Mais reste à voir comment elle procède — par quelle méthode elle se distingue de la simple opinion, de la simple croyance.


§ 2. La méthode scientifique : ce que fait la raison quand elle réussit

La forme la plus aboutie de l'usage de la raison est la science moderne. Mais qu'est-ce qui distingue la science d'une opinion bien argumentée ? Pourquoi un énoncé scientifique matérialise-t-il un savoir, alors qu'une croyance bien dite ne fait que des paroles ?

La réponse tient en un mot : la méthode. La science n'est pas une collection de vérités qu'on aurait devinées ; c'est un procédé qui permet, lentement, de produire des énoncés qui résistent à l'examen. La méthode scientifique moderne s'est constituée entre le XVIIᵉ et le XIXᵉ siècle, autour de quelques figures : Galilée en astronomie (1610, Le Messager des étoiles), Francis Bacon pour la démarche expérimentale (1620, Novum Organum), Newton en physique (1687), Claude Bernard en médecine (1865, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale). Tous ces auteurs ont contribué à stabiliser un schéma qu'on peut résumer en trois temps.

Premier temps : observer