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Troisième et dernier volet du semestre sur les pouvoirs de la parole. Après l'art de parler (S1) et l'autorité qui porte la parole (S2), nous abordons sa face la plus inquiétante : sa capacité à séduire. Séduire, ce n'est ni démontrer ni intimider — c'est emmener l'auditeur ailleurs, lui donner ce qu'il veut entendre, lui faire croire qu'il pense librement quand il ne fait que céder à un désir. Et le plus troublant n'est pas que la séduction fonctionne : c'est que nous y consentons. Cette séquence enquête sur cette complicité secrète entre celui qui charme et celui qui se laisse charmer.

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Avant de commencer

Pensez à la dernière fois où vous avez été captivé par un discours — une vidéo qui vous a fait rester sur votre téléphone vingt minutes de plus que prévu, un podcast qui vous a fait rater votre arrêt de bus, un orateur dont vous êtes sorti convaincu sans plus savoir exactement de quoi. Demandez-vous, à froid : pourquoi ai-je accepté de me laisser emmener là ?

Vous découvrirez quelque chose de troublant. La séduction par la parole ne fonctionne pas contre vous : elle fonctionne avec vous. À aucun moment vous n'avez été obligé d'écouter ; à aucun moment quelqu'un ne vous a forcé. Vous êtes resté parce que c'était agréable de rester. La séduction repose sur un consentement secret : nous acceptons d'être conduits, parce que la conduite elle-même nous plaît.

Le mot « séduction » est révélateur. Il vient du latin seducere, formé sur se- (à l'écart) et ducere (conduire). Séduire, c'est conduire à l'écart — détourner quelqu'un de son chemin, le dérouter de son but premier. Mais ce détour, l'auditeur le prend lui-même : il marche à côté du séducteur, sans résister, parce que ce détour lui paraît plus intéressant que la ligne droite.

Cette séquence va vous faire affronter la question la plus dérangeante de ce semestre : pourquoi aimons-nous être trompés ? Avec Platon, vous redescendrez dans le Gorgias pour comprendre comment la parole séductrice s'oppose à la philosophie. Avec Molière, vous suivrez Dom Juan, le grand séducteur cynique, dans ses stratagèmes les plus retors. Et vous découvrirez que la séduction n'est pas seulement un défaut moral : elle est, peut-être, la condition même de toute parole humaine — qui doit toujours plaire un peu, sous peine d'être inaudible.


§ 1. Le scandale platonicien : la rhétorique comme cuisine de l'âme

Reprenons le Platon — Gorgias. Vous l'avez rencontré en S1 : Socrate y discute avec Gorgias et ses élèves, Polos puis Calliclès. Mais nous ne nous étions arrêtés que sur la grande comparaison : la rhétorique est à la justice ce que la cuisine est à la médecine. Il faut maintenant la creuser, parce que c'est dans cette image que se loge toute la critique de la séduction.

Reprenez le mécanisme. Imaginez deux personnes face à un enfant malade. La première est un médecin : il propose une potion amère mais qui guérira. La seconde est un cuisinier : il propose un gâteau sucré qui ne soignera rien, mais qui plaira. Demandez à l'enfant de choisir. Que choisit-il ? Le gâteau, évidemment. Pourquoi ? Parce que l'enfant juge sur l'apparence immédiate (le goût), non sur le bien réel (la santé).

Maintenant transposez. Dans une assemblée démocratique, deux orateurs s'affrontent. Le premier propose une politique juste mais coûteuse, désagréable, qui exige des sacrifices. Le second propose une politique injuste mais flatteuse : il promet sans demander, accuse les coupables qu'on a envie d'accuser, désigne des ennemis qu'on a envie de haïr. Que choisit l'assemblée ? Vous le savez : trop souvent, le second.