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Gabarit : présentation · extrait · enjeux · explication linéaire · prolongements
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Le Gorgias de Platon (vers 388-385 av. J.-C.) est l'un des grands dialogues de la maturité, et le réquisitoire le plus systématique de la tradition occidentale contre la rhétorique sophistique. Le dialogue oppose Socrate à trois interlocuteurs successifs — Gorgias, le célèbre rhéteur de Léontinoi ; Polos, son disciple ; Calliclès, jeune Athénien ambitieux — sur la nature et la valeur de l'art oratoire.
Le passage canonique se situe au début du dialogue, en 463a-465e : Socrate refuse de reconnaître à la rhétorique le statut d'art (technè) et la rabaisse au rang de flatterie (kolakeia). Pour préciser cette dégradation, il propose une analogie devenue classique : la rhétorique est au juste politique ce que la cuisine est à la médecine — toutes deux visent à plaire, là où l'art véritable vise à soigner. La séduction par la parole y est donc définie négativement : comme une imitation dégradée d'un art sérieux.
SOCRATE — La rhétorique me paraît donc, Polos, n'être point un art, mais l'affaire d'une âme qui sait deviner, qui est hardie et naturellement habile à traiter avec les hommes ; j'appelle cela en somme une flatterie. […] Comme la cuisine se déguise sous le masque de la médecine et prétend connaître les aliments les plus salubres, au point que, si le cuisinier et le médecin avaient à disputer devant des enfants ou des hommes aussi peu sensés que les enfants, pour savoir lequel des deux, du médecin ou du cuisinier, connaît le mieux les aliments bons et mauvais, le médecin mourrait de faim — ainsi la rhétorique se déguise en justice, et le rhéteur, ignorant ce qui est juste, persuade les ignorants qu'il en sait plus long que ceux qui savent. Voilà ce que j'appelle flatterie, et je dis que c'est une chose laide, Polos, […] parce qu'elle vise au plaisir sans égard au meilleur.
— Platon, Gorgias*, 463a-465a (trad. É. Chambry, légèrement modernisée)*
1. Le refus du statut d'art. Socrate refuse à la rhétorique le titre même de technè. Elle n'est qu'« l'affaire d'une âme qui sait deviner » — c'est-à-dire une habileté empirique (une empeiria, qui se transmet sans transmission de fondements). Le critère est explicite : il n'y a art que là où il y a science des causes.
2. L'analogie cuisine / médecine. L'analogie est doublement instructive. Sur le plan logique : la cuisine et la médecine ont le même objet (le corps mangeant) mais des fins opposées (plaire / soigner). De même, la rhétorique et la politique juste ont le même objet (l'âme délibérante) mais des fins opposées. Sur le plan rhétorique : Socrate utilise une image concrète, presque comique — et donc lui-même, paradoxalement, séduit par l'image. Le dialogue platonicien joue ainsi du dispositif qu'il critique.
3. Le procès imaginaire. Le médecin qui mourrait de faim devant des enfants : Platon écrit ici une allégorie politique de l'Athènes démocratique. L'assemblée populaire est l'équivalent du tribunal d'enfants — elle ne juge pas en connaissance de cause. La condamnation de Socrate par cette même assemblée, sept ans avant l'écriture du dialogue, hante évidemment le passage.
4. La conclusion morale. Socrate qualifie finalement la flatterie de « chose laide » : le jugement est esthétique (aischron) avant d'être moral. La flatterie est laide parce qu'elle prétend être ce qu'elle n'est pas — elle est essentiellement mensongère sur elle-même. C'est cette méconnaissance de soi qui scelle son infirmité philosophique.