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Le premier chapitre vous a montré comment un discours s'efforce de persuader. Celui-ci pose une autre question : pourquoi certaines paroles, dans la vie sociale, sont-elles immédiatement reçues sans qu'on ait besoin d'être persuadé ? La parole du père, du roi, du médecin, du savant, du prophète — d'où tirent-elles leur poids ? C'est la question de l'autorité de la parole.
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Vous avez probablement vécu, sans le théoriser, cette expérience banale : les mots ne pèsent pas le même poids selon qui les prononce. Une même phrase — « vous devez le faire » — dite par un camarade, par un parent, par un professeur, par un médecin, ne vous engage pas pareillement. Le contenu est le même ; mais l'autorité qui l'énonce, elle, change tout. Une parole peut être vraie sans être suivie, parce qu'elle n'a aucun poids social. À l'inverse, une parole peut être fausse et entraîner pourtant tout un peuple, parce que celui qui la prononce est revetu d'une aura particulière.
Le phénomène est si commun qu'on en oublie l'étrangeté. Pourquoi consentir à ce que tel être humain a le droit de dire des choses qui m'obligent ? D'où vient ce droit ? Est-ce de sa fonction, de son savoir, de sa naissance, de sa beauté, de sa force ? Et qu'arrive-t-il quand l'autorité s'effondre, comme cela arrive périodiquement dans l'histoire — lorsqu'un roi tombe, lorsqu'une religion perd son influence, lorsqu'une science est déstabilisée par une autre ? La parole d'autorité n'est pas une chose simple. Elle suppose un crédit, c'est-à-dire une croyance partagée. Et toute croyance est, par nature, fragile.
Vous allez voir, dans ce chapitre, comment Pascal a tenté de penser la pluralité des autorités en distinguant trois ordres (le corps, l'esprit, la charité), et comment La Boétie, deux siècles plus tôt, avait posé une question encore plus radicale : pourquoi tant d'hommes obéissent-ils à un seul ? Le retour, en filigrane, de La Fontaine vous montrera enfin ce que la cour produit quand elle se trompe d'autorité.
Le mot autorité vient du latin auctoritas, lui-même dérivé du verbe augere, « faire croître ». L'auctor romain est celui qui fait advenir quelque chose : l'auteur d'un livre, le fondateur d'une cité, le garant d'une promesse. L'autorité d'une parole, c'est ce qui lui permet de faire advenir une conséquence dans le réel — obéissance, respect, croyance — sans qu'il soit nécessaire d'argumenter.
Une parole d'autorité n'a donc pas besoin d'être prouvée pour être suivie. Elle se distingue ainsi de la parole rationnelle (qui doit s'établir sur des raisons) et de la parole rhétorique (qui doit emporter l'adhésion par persuasion). L'autorité fonctionne en amont : ce que dit le médecin sur ma santé, je le crois avant d'être persuadé, parce que c'est lui qui le dit. Ce que dit le code de la route, je l'obéis parce qu'il est le code. Toute société fonctionne sur un système d'autorités reconnu, sans quoi rien ne tient.
Les sources de l'autorité sont multiples. La tradition (« on a toujours dit… »), la fonction (le titre, le grade, l'institution), le savoir (la compétence technique), la naissance (la noblesse, la lignée), la révélation (la parole sacrée), le charisme (l'aura personnelle). Chacune de ces sources peut, dans certaines conditions, conférer à une parole un poids particulier. Hannah Arendt, au XXᵉ siècle, a même soutenu que la modernité se caractérisait par une crise de l'autorité généralisée : nous avons cessé de savoir clairement qui a le droit de parler en dernière instance. Vous le sentez peut-être dans le débat public actuel, où toutes les expertises se valent, se contredisent, ou sont contestées.
Mais l'autorité, qu'elle soit ancienne ou contestée, repose toujours sur un même ressort : la reconnaissance de l'auditoire. Une autorité que personne ne reconnaît n'existe plus, même si elle détient encore le pouvoir matériel. C'est ce que Louis XVI a appris, sans bien le comprendre, entre 1789 et 1793. La parole d'autorité est créditée avant d'être prononcée — et tout crédit peut, un jour, être retiré.
Blaise Pascal (1623–1662) est un cas exceptionnel dans l'histoire de la pensée : mathématicien de premier ordre, physicien (l'expérience du Puy-de-Dôme, 1648), polemiste (les Provinciales, 1656–1657), il consacre les dernières années de sa vie à rédiger une apologie de la religion chrétienne restée inachevée à sa mort : ce sont les Pascal — Pensées (Les trois ordres), publiées de manière posthume en 1670.
Dans le fragment dit « des trois ordres » (fragment 308 édition Lafuma), Pascal pose une thèse décisive : il existe trois types d'être, et donc trois types d'autorité, qui ne sont pas commensurables entre eux.
La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle.
Lisez lentement. Pascal distingue :
L'ordre des corps. C'est l'ordre de la force physique, de la richesse matérielle, du pouvoir militaire. Le roi, le riche, le guerrier règnent dans cet ordre. Leur autorité est faite de chair, d'or, d'épées. Mais cette autorité n'a aucun poids dans l'ordre suivant.
L'ordre des esprits. C'est l'ordre de la science, de la pensée, de la démonstration. Le mathématicien, le philosophe, le savant règnent dans cet ordre. Aucun roi, quelle que soit sa puissance, ne peut faire qu'un théorème soit vrai ou faux. Pascal a vu, lui-même géomètre, que la vérité d'une démonstration ignore les couronnes.