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Gabarit : présentation · extrait · enjeux · explication linéaire · prolongements
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Les Pensées de Blaise Pascal sont une œuvre posthume et inachevée, publiée pour la première fois en 1670 (édition de Port-Royal). Il s'agit des fragments préparatoires à une grande Apologie de la religion chrétienne que Pascal n'a pu mener à son terme avant sa mort en 1662. L'œuvre se compose de centaines de fragments, dont la numérotation varie selon les éditions (Brunschvicg, Lafuma, Sellier).
Le fragment dit « des trois ordres » (Laf. 308 / Br. 793) est l'un des plus célèbres du recueil. Pascal y distingue trois ordres irréductibles : l'ordre des corps (puissance physique, richesse, royauté), l'ordre des esprits (génie, science, philosophie) et l'ordre de la charité (sainteté, surnaturel). Chaque ordre a sa propre figure d'autorité, et l'erreur consiste à juger un ordre par les critères d'un autre. Pour le thème de l'autorité de la parole, ce fragment fournit la grille canonique pour penser la légitimité d'un discours selon son ordre propre.
La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité, car elle est surnaturelle. Tout l'éclat des grandeurs n'a point de lustre pour les gens qui sont dans les recherches de l'esprit. La grandeur des gens d'esprit est invisible aux rois, aux riches, aux capitaines, à tous ces grands de chair. La grandeur de la sagesse, qui n'est nulle sinon de Dieu, est invisible aux charnels et aux gens d'esprit. Ce sont trois ordres différents. De genre. Les grands génies ont leur empire, leur éclat, leur grandeur, leur victoire, leur lustre, et n'ont nul besoin des grandeurs charnelles, où elles n'ont pas de rapport. Ils sont vus, non des yeux, mais des esprits ; c'est assez. Les saints ont leur empire, leur éclat, leur victoire, leur lustre, et n'ont nul besoin des grandeurs charnelles ou spirituelles, qui n'ont nul rapport aux leurs — elles n'y ajoutent ni n'en ôtent. De tous les corps ensemble on ne saurait en faire réussir une petite pensée : cela est impossible et d'un autre ordre. De tous les corps et esprits on n'en saurait tirer un mouvement de vraie charité : cela est impossible, et d'un autre ordre, surnaturel.
— Pascal, Pensées*, fragment Laf. 308 / Br. 793 (extrait)*
1. La double distance. Pascal pose d'emblée une dissymétrie : la distance « infinie » des corps aux esprits figure — c'est-à-dire annonce sans l'égaler — la distance « infiniment plus infinie » des esprits à la charité. Cette gradation rhétorique (« infinie » → « infiniment plus infinie ») installe d'emblée que la différence entre les ordres n'est pas quantitative.
2. La triple invisibilité réciproque. Pascal décline ensuite trois constats parallèles : la grandeur des corps est invisible aux gens d'esprit ; la grandeur des esprits est invisible aux « grands de chair » ; la grandeur de la charité est invisible aux deux précédents. Chaque ordre voit ce qu'il est, et reste aveugle aux autres. Aucun ordre n'a de « rapport » avec les autres — le mot revient comme un refrain.
3. L'autonomie de chaque ordre. « Les grands génies ont leur empire », « les saints ont leur empire » : le vocabulaire politique (empire, victoire, lustre, éclat) est appliqué identiquement aux trois ordres. La forme rhétorique souligne la structure homologue — chaque ordre est complet en lui-même — et l'incommunicabilité : ces grandeurs ne s'additionnent pas.
4. L'impossibilité du passage. La conclusion est tranchante : « de tous les corps ensemble on ne saurait faire réussir une petite pensée » ; « de tous les corps et esprits on n'en saurait tirer un mouvement de vraie charité ». La somme des ordres inférieurs ne produit jamais l'ordre supérieur — il y a saut, et non continuité. C'est l'argument structurel contre toute prétention d'une autorité à légitimer son discours par les ressources d'un autre ordre que le sien.