En conclusion, je m'arrêterai sur deux autres aspects. Premièrement, pourquoi ne considérait-on, dans la psychologie classique, comme un indicateur de l'intelligence de l'enfant que ce que l'enfant pouvait faire seul ? Parce qu'il existait une conception erronée de l'imitation et de l'apprentissage.
L'imitation et l'apprentissage étaient considérés comme un processus purement mécanique. On croyait que si quelqu'un parvenait à quelque chose par sa propre expérience, c'était l'indice de son intelligence, et que si on imitait quelque chose, on était capable d'imiter n'importe quoi.
Les psychologues ont rejeté cette conception et ont montré que l'individu ne peut imiter que ce qui se trouve dans l'espace de ses propres ressources. Si moi, par exemple, j'ai des difficultés à résoudre un problème d'arithmétique, et que vous commencez à le résoudre au tableau, je peux le résoudre immédiatement. Mais si vous vous mettez à résoudre un problème de mathématiques avancées et que je ne connais pas les mathématiques avancées, malgré tous mes efforts pour vous imiter, je ne pourrai pas le résoudre.
Évidemment, on ne peut imiter que ce qui se trouve dans sa zone de développement intellectuel propre.
Ce problème a été très bien étudié dans la psychologie animale. Köhler s'est trouvé devant le problème de déterminer si le chimpanzé est capable d'accomplir des opérations de pensée visuelle. Comme toujours dans des situations identiques, une question s'est posée : est-ce que le singe a fait quelque chose par lui-même ou l'avait-il déjà vu faire auparavant ?
Par exemple, il a vu comment d'autres animaux l'avaient fait ou a vu des gens utiliser un bâton et d'autres outils. Un de ses singes a été amené par bateau dans l'île où se trouvait son centre de recherche. Le singe a vu comment des marins lavaient le pont avec une brosse, utilisaient des perches pour fixer ou prendre quelque chose en hauteur.
Un psychologue allemand s'est posé la question : de tout ce que fait le singe, que peut-on considérer comme une action volontaire et que peut-on considérer comme une imitation ? Köhler a mené une expérimentation afin de comprendre ce que le singe pouvait imiter.
Il s'est avéré que, lorsqu'il doit imiter des mouvements qui dépassent les limites de son développement intellectuel, le singe se trouvait dans la même situation difficile que moi, si j'avais besoin d'imiter la résolution d'un problème de mathématiques avancées. Autrement dit, il s'est avéré qu'un singe s'acquitte, grâce à l'imitation, des tâches qu'il est capable par ailleurs de résoudre par lui-même.
Mais le fait remarquable dont Köhler n'a pas tenu compte est qu'il est impossible d'instruire (au sens humain du terme) un singe grâce à l'imitation, et qu'il est impossible de développer son intelligence en raison de l'absence de zone de développement proximal.
Le degré de difficulté avec lequel il s'acquitte d'une tâche seul définit également le degré de difficulté qu'il peut résoudre par imitation. C'est-à-dire qu'en raison de son intelligence, un singe ne peut pas développer en lui, sous la supervision et à l'aide de l'enseignement, la capacité de résoudre par lui-même des problèmes analogues.
On peut faire apprendre beaucoup de choses à un singe par entraînement, en utilisant ses acquis mécaniques. On peut combiner ses capacités intellectuelles (comme faire du vélo), mais on est incapable de le rendre plus intelligent, c'est-à-dire de lui apprendre à résoudre par lui-même des problèmes plus difficiles.
C'est pourquoi chez les animaux, l'apprentissage au sens humain du terme, autrement dit l'apprentissage qui suppose une nature sociale spécifique, est impossible.