Texte A - Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, 1790. PREMIÈRE SECTION. ANALYTIQUE DU JUGEMENT ESTHÉTIQUE. PREMIER LIVRE. Analytique du beau.

§. I. Le jugement de goût est esthétique.

Pour décider si une chose est belle ou ne l'est pas, nous n'en rapportons pas la représentation à son objet au moyen de l'entendement et en vue d'une connaissance, mais au sujet et au sentiment du plaisir ou de la peine [...]. Le jugement de goût n'est donc pas un jugement de connaissance ; il n'est point par conséquent logique mais esthétique², c'est-à-dire que le principe qui le détermine est purement subjectif.

§. II. La satisfaction, qui détermine le jugement de goût, est pure de tout intérêt.

[...] Quelqu'un me demande-t-il si je trouve beau le palais qui est devant moi, je puis bien dire que je n'aime pas ces sortes de choses faites uniquement pour étonner les yeux [...] ; je puis encore gourmander, à la manière de Rousseau, la vanité des grands qui dépensent la sueur du peuple en choses aussi frivoles [...]. On peut m'accorder et approuver tout cela, mais ce n'est pas ce dont il s'agit ici. On veut uniquement savoir si la simple représentation de l'objet est accompagnée en moi de satisfaction, quelque indifférent que je puisse être d'ailleurs à l'existence de cet objet. [...] Chacun doit reconnaître qu'un jugement sur la beauté dans lequel se mêle le plus léger intérêt³ est partial, et n'est pas un pur jugement de goût.

§. III. La satisfaction attachée à l'agréable est liée à un intérêt.

L'agréable est ce qui plaît aux sens dans la sensation⁴. [...] Maintenant il est clair que le jugement par lequel je déclare un objet agréable exprime un intérêt attaché à cet objet, puisque par la sensation ce jugement excite en moi le désir de semblables objets [...]. C'est pourquoi on ne dit pas simplement de l'agréable qu'il plaît, mais qu'il donne du plaisir. Il n'obtient pas de moi un simple assentiment, il y produit une inclination [...].

§. IV. La satisfaction attachée au bon est accompagnée d'intérêt.

Le bon est ce qui plaît au moyen de la raison, par le concept même que nous en avons⁵. Nous appelons une chose bonne relativement (utile), lorsqu'elle ne nous plaît que comme moyen ; bonne en soi, lorsqu'elle nous plaît par elle-même. Mais dans les deux cas il y a toujours le concept d'un but [...].

Pour trouver une chose bonne, il faut nécessairement savoir ce que doit être cette chose, c'est-à-dire en avoir un concept. Pour y trouver de la beauté, je n'ai pas besoin de cela. Des fleurs, des dessins tracés avec liberté, des lignes entrelacées sans but [...], ce sont là des choses qui ne signifient rien, qui ne dépendent d'aucun concept déterminé et qui plaisent pourtant.

[...] L'agréable, comme tel, ne représente l'objet que dans son rapport avec le sens ; pour qu'il puisse être appelé bon, comme objet de la volonté, il faut qu'il soit ramené à des principes de la raison par le concept d'une fin. [...] Même dans le langage le plus ordinaire on distingue l'agréable du bon. On dit sans hésiter d'un mets, qui excite notre goût par des épices et d'autres ingrédients, qu'il est agréable, et on avoue en même temps qu'il n'est pas bon ; c'est que s'il agrée immédiatement aux sens, médiatement, c'est-à-dire considéré par la raison qui aperçoit les suites, il déplaît⁶.

§. V. Comparaison des trois espèces de satisfaction.

L'agréable et le bon se rapportent tous deux à la faculté de désirer [...]. Le jugement de goût, au contraire, est simplement contemplatif : c'est un jugement qui, indifférent à l'égard de l'existence de tout objet, ne se rapporte qu'au sentiment du plaisir ou de la peine.

L'agréable, le beau, le bon désignent donc trois espèces de relation des représentations au sentiment du plaisir ou de la peine [...]. L'agréable signifie pour tout homme ce qui lui fait plaisir ; le beau, ce qui lui plaît simplement ; le bon, ce qu'il estime et approuve, c'est-à-dire ce à quoi il accorde une valeur objective⁷. Il y a aussi de l'agréable pour des êtres dépourvus de raison, comme les animaux ; il n'y a de beau que pour des hommes, c'est-à-dire pour des êtres sensibles, mais en même temps raisonnables ; le bon existe pour tout être raisonnable en général.

§. VII. Comparaison du beau avec l'agréable et le bon.

Pour ce qui est de l'agréable, chacun reconnaît que le jugement par lequel il déclare qu'une chose lui plaît, étant fondé sur un sentiment particulier, n'a de valeur que pour sa personne. C'est pourquoi, quand je dis que le vin de Canarie est agréable, je souffre volontiers qu'on me reprenne et qu'on me rappelle que je dois dire seulement qu'il m'est agréable [...]. En fait d'agréable, il faut donc reconnaître ce principe que chacun a son goût particulier (le goût de ses sens)⁸.

Il en est tout autrement en matière de beau. [...] Ne serait-il pas ridicule qu'un homme, qui se piquerait de quelque goût, crût avoir tout décidé en disant qu'une chose [...] est belle pour lui ? [...] Lorsque je donne une chose pour belle, j'exige des autres le même sentiment ; je ne juge pas seulement pour moi, mais pour tout le monde, et je parle de la beauté comme si c'était une qualité des choses⁹. [...] On ne peut donc pas dire ici que chacun a son goût particulier. Cela reviendrait à dire qu'il n'y a point de goût, c'est-à-dire qu'il n'y a point de jugement esthétique qui puisse légitimement réclamer l'assentiment universel.

DÉFINITIONS DU BEAU : Premier moment : Le goût est la faculté de juger d'un objet ou d'une représentation par une satisfaction dégagée de tout intérêt. L'objet d'une semblable satisfaction s'appelle beau. Second moment : Le beau est ce qui plaît universellement sans concept. Troisième moment : La beauté est la forme de la finalité d’un objet, en tant qu’elle y est perçue sans représentation de fin Quatrième moment : Le beau est ce qui est reconnu sans concept comme l’objet d’une satisfaction nécessaire.


² Esthétique : Chez Kant, ce terme ne désigne pas l'art mais tout jugement fondé sur le sentiment du sujet, par opposition au jugement logique fondé sur des concepts rationnels.

³ Intérêt : Toute satisfaction liée à l'existence réelle de l'objet. Par exemple, désirer posséder l'objet, en tirer un profit, ou s'en servir pour un but précis.

L'agréable : Ce qui procure un plaisir immédiat aux sens. Exemples : un parfum, une saveur, une mélodie qui nous fait du bien. C'est purement individuel et corporel.

Le bon : Ce qui satisfait la raison selon des principes moraux ou utilitaires. Exemples : une action juste, un outil efficace. Nécessite toujours un concept de ce que la chose doit être.

Exemple concret : Un plat très épicé peut être agréable au goût mais mauvais pour la santé. L'agréable concerne le plaisir immédiat, le bon implique un jugement rationnel sur les conséquences.

Distinction fondamentale : L'agréable = "cela me plaît" (subjectif) ; le beau = "cela plaît" (prétention à l'universel) ; le bon = "cela vaut" (valeur objective rationnelle).

"Chacun son goût" : Formule qui ne s'applique qu'à l'agréable. Personne ne conteste que vous trouviez le chocolat délicieux alors que je le déteste.

Prétention à l'universalité : Quand je dis "ce coucher de soleil est beau", j'attends que vous soyez d'accord, contrairement à "ce café est bon" (agréable) où j'accepte votre désaccord.

Questions d'analyse :

  1. Quelle est la différence fondamentale entre jugement logique et jugement esthétique ?
  2. Expliquez la notion de "désintéressement" dans le jugement esthétique.
  3. Distinguez clairement agréable, beau et bon selon Kant.
  4. Pourquoi le beau prétend-il à l'universalité contrairement à l'agréable ?
  5. Que signifie "plaire universellement sans concept" ?

Texte B - Platon, République, livre X (380 av. J.-C.)

SOCRATE — Prends un miroir et présente-le de tous côtés ; en moins de rien, tu feras le soleil et tous les astres du ciel, la terre, toi-même, les ouvrages de l'art, et tout ce que nous avons dit.

GLAUCON — Oui, je ferai tout cela en apparence, mais il n'y a rien de réel, rien qui existe véritablement.

SOCRATE — Fort bien. Tu entres parfaitement dans ma pensée. Le peintre est apparemment un ouvrier de cette espèce, c'est-à-dire un créateur d'apparences plutôt que de réalités², n'est-ce pas ?

GLAUCON — Sans doute.

SOCRATE — Tu me diras peut-être qu'il n'y a rien de réel en tout ce qu'il fait ; cependant le peintre fait aussi un lit en quelque façon, bien qu'il ne soit qu'une représentation³.

GLAUCON — Oui, l'apparence d'un lit.

[...]

SOCRATE — Il y a donc trois espèces de lit⁴ ; l'une qui est dans la nature⁵, et dont nous pouvons dire, ce me semble, que Dieu est l'auteur ; auquel autre, en effet, pourrait-on l'attribuer ?

GLAUCON — À nul autre.

SOCRATE — Le lit du menuisier en est une aussi, c'est-à-dire une réalisation concrète de l'idée divine⁶.

GLAUCON — Oui.

SOCRATE — Et celui du peintre en est encore une autre, n'est-ce pas ? Autrement dit, une représentation de la réalisation du menuisier⁷.

GLAUCON — Oui.

SOCRATE — Ainsi le peintre, le menuisier, Dieu, sont les trois ouvriers qui président à la fabrication de ces trois espèces de lit. [...] Donnerons-nous à Dieu le titre de producteur de lit, ou quelque autre semblable ? Qu'en penses-tu ?

GLAUCON — Le titre lui appartient, d'autant plus qu'il a fait de lui-même et l'essence du lit⁸, et celle de toutes les autres choses.

SOCRATE — Et le menuisier, comment l'appellerons-nous ? L'ouvrier du lit, sans doute ? C'est-à-dire celui qui matérialise l'idée divine dans le monde sensible⁹.

GLAUCON — Oui.

SOCRATE — À l'égard du peintre, dirons-nous aussi qu'il en est l'ouvrier ou le producteur ?

GLAUCON — Nullement.

SOCRATE — Qu'est-il donc par rapport au lit ?

GLAUCON — Le seul nom qu'on puisse lui donner avec le plus de raison, est celui d'imitateur de la chose dont ceux-là sont ouvriers. En d'autres termes, il ne crée ni l'essence ni la réalité matérielle, mais seulement une copie d'apparence¹⁰.

[...]

SOCRATE — Le peintre se propose-t-il pour objet de son imitation ce qui, dans la nature, est en chaque espèce¹¹, ou plutôt ne travaille-t-il pas d'après les œuvres de l'art ?

GLAUCON — Il imite les œuvres de l'art.

SOCRATE — Tels qu'ils sont, ou tels qu'ils paraissent ? Explique-moi encore ce point. Cette distinction est cruciale pour comprendre le degré d'éloignement de la vérité¹².

GLAUCON — Que veux-tu dire ?

SOCRATE — Le voici. Un lit n'est pas toujours le même lit, selon qu'on le regarde directement ou de biais ou de toute autre manière ? Mais quoiqu'il soit le même en soi¹³, ne paraît-il pas différent de lui-même ? J'en dis autant de toute autre chose.

GLAUCON — L'apparence est différente, quoique l'objet soit le même.

SOCRATE — Pense maintenant à ce que je vais dire ; quel est l'objet de la peinture ? Est-ce de représenter ce qui est tel qu'il est réellement, ou ce qui paraît, tel qu'il paraît selon notre perspective ? Est-elle l'imitation de l'apparence, ou de la réalité¹⁴ ?

GLAUCON — De l'apparence.

SOCRATE — L'art d'imiter est donc bien éloigné du vrai¹⁵ ; et la raison pour laquelle il fait tant de choses, c'est qu'il ne prend qu'une petite partie de chacune ; encore ce qu'il en prend n'est-il qu'un fantôme¹⁶. Le peintre, par exemple, nous représentera un cordonnier, un charpentier, ou tout autre artisan, sans avoir aucune connaissance de leur métier ; mais cela ne l'empêchera pas, s'il est bon peintre, de faire illusion aux enfants et aux ignorants¹⁷, en leur montrant du doigt un charpentier qu'il aura peint, de sorte qu'ils prendront l'imitation pour la vérité.

GLAUCON — Assurément.

SOCRATE — Ainsi, mon cher ami, devons-nous l'entendre de tous ceux qui font comme ce peintre. Lorsque quelqu'un viendra nous dire qu'il a trouvé un homme qui sait tous les métiers, qui réunit à lui seul, dans un degré éminent, toutes les connaissances qui sont partagées entre les autres hommes¹⁸, il faut lui répondre qu'il est dupe apparemment de quelque magicien et de quelque imitateur qu'il a pris pour le plus habile des hommes, faute de pouvoir lui-même distinguer la science, l'ignorance et l'imitation¹⁹.