Texte A - René Descartes, Méditations métaphysiques, VIe méditation (1641)

Ensuite, en examinant attentivement ce que j'étais véritablement, j'ai réalisé quelque chose de frappant. Je pouvais parfaitement imaginer que je n'avais pas de corps physique¹. Je pouvais même supposer qu'il n'existait aucun monde extérieur, aucun lieu où je me trouverais. Autrement dit, je pouvais douter de l'existence de tout ce qui m'entoure.

Mais voici le point crucial : je ne pouvais absolument pas faire semblant de ne pas exister moi-même². Car le simple fait que je sois en train de douter, de questionner la réalité des autres choses, prouvait de manière évidente et certaine que moi, j'existe bel et bien. Cette découverte s'imposait à moi avec une force logique implacable.

En effet, si j'avais complètement arrêté de penser - même si tout ce que j'avais jamais imaginé s'était révélé vrai -, je n'aurais eu aucune raison de croire que j'existe. C'est donc l'acte même de penser qui garantit mon existence³.

De cette analyse, j'ai tiré une conclusion fondamentale : je suis une substance pensante⁴. Autrement dit, mon essence, ma nature profonde, consiste uniquement à penser. Cette capacité de réflexion constitue mon identité véritable. Et cette substance pensante - ce "moi" que je suis - n'a besoin d'aucun lieu physique pour exister, elle ne dépend d'aucune chose matérielle.

Par conséquent, ce moi - c'est-à-dire mon âme, ce par quoi je suis ce que je suis - est entièrement distinct de mon corps⁵. Plus encore : cette âme pensante est plus facile à connaître que le corps lui-même. Même si mon corps n'existait pas, mon âme continuerait d'être exactement ce qu'elle est.


¹ Le doute méthodique : Descartes utilise ici sa méthode du doute systématique, développée au début du Discours. Il s'agit de remettre en question tout ce qui peut l'être pour découvrir ce qui résiste absolument au doute. Cette démarche révolutionnaire rompt avec la tradition scolastique qui partait de certitudes établies.

² Le "cogito ergo sum" : Voici la formulation narrative du célèbre "je pense donc je suis". Descartes découvre que l'acte même de douter prouve l'existence du sujet qui doute. C'est la première certitude indubitable de sa philosophie, le fondement de tout son système.

³ La pensée comme critère d'existence : Pour Descartes, seule la pensée peut garantir avec certitude l'existence du sujet. Cette position révolutionnaire place la conscience de soi au centre de la philosophie moderne, inaugurant ce qu'on appellera plus tard le "tournant subjectif".

La substance pensante : Concept technique cartésien. Une substance est ce qui existe par soi et n'a besoin que de soi pour exister. Descartes distingue deux types de substances créées : la substance pensante (res cogitans) et la substance étendue (res extensa). L'âme humaine appartient à la première catégorie.

Le dualisme corps/âme : Descartes établit ici sa théorie dualiste qui marquera profondément la philosophie occidentale. L'âme (immatérielle, indivisible) et le corps (matériel, divisible) sont deux substances radicalement différentes. Cette séparation pose le problème de leur interaction, que Descartes tentera de résoudre ailleurs dans son œuvre.

Questions d'analyse :

  1. Question de compréhension : Expliquez pourquoi Descartes peut douter de l'existence de son corps mais pas de sa propre existence. Quel est le lien logique entre doute et existence ?
  2. Question d'analyse conceptuelle : Que signifie l'expression "substance pensante" ? En quoi cette conception de l'identité personnelle diffère-t-elle de notre compréhension habituelle de nous-mêmes ?
  3. Question critique : Descartes affirme que l'âme est "plus facile à connaître que le corps". Cette thèse vous paraît-elle convaincante au regard de votre expérience personnelle ? Justifiez votre réponse.

Texte B - Edmund Husserl, Méditations cartésiennes, "Deuxième Méditation", trad. G. Pfeiffer et E. Levinas, Vrin, 1947, p. 28.

La perception de cette table est, avant comme après, perception de cette table². Ainsi, tout état de conscience en général est, en lui-même, conscience de quelque chose³, quoi qu'il en soit de l'existence réelle de cet objet et quelque abstention que je fasse, dans l'attitude transcendantale qui est mienne⁴, de la position de cette existence et de tous les actes de l'attitude naturelle⁵.

Par conséquent, il faudra élargir le contenu de l'ego cogito transcendantal⁶ - c'est-à-dire enrichir la découverte de Descartes - lui ajouter un élément nouveau et dire que tout cogito ou encore tout état de conscience "vise" quelque chose⁷. Autrement dit, chaque pensée se dirige vers un objet. Et cette conscience porte en elle-même, en tant que "visé" (en tant qu'objet d'une intention), son cogitatum⁸ [ce qui est pensé] respectif. En d'autres termes, la conscience contient toujours en elle l'objet vers lequel elle se dirige.

Chaque cogito, du reste, le fait à sa manière⁹. La perception de la "maison" "vise" (se rapporte à) une maison - ou, plus exactement, telle maison individuelle - de la manière perceptive¹⁰. Le souvenir de la maison "vise" la maison comme souvenir ; l'imagination, comme image ; un jugement prédicatif ayant pour objet la maison "placée là devant moi" la vise de la façon propre au jugement prédicatif¹¹ ; un jugement de valeur surajouté la viserait encore à sa manière, et ainsi de suite¹². Chaque type de conscience a donc son mode spécifique de relation à l'objet.

Ces états de conscience sont aussi appelés états intentionnels¹³. Le mot intentionnalité ne signifie rien d'autre que cette particularité foncière et générale qu'a la conscience d'être conscience de quelque chose¹⁴, de porter, en sa qualité de cogito, son cogitatum en elle-même¹⁵. C'est la structure fondamentale de toute vie consciente.


² Principe de permanence de l'objet intentionnel : même quand je doute de l'existence de la table, ma perception reste perception-de-table

³ Découverte révolutionnaire de Husserl : la conscience n'est jamais vide, elle est toujours "conscience de quelque chose"

⁴ Attitude transcendantale : méthode philosophique qui met entre parenthèses la question de l'existence réelle des objets pour étudier la conscience pure

⁵ Attitude naturelle : notre attitude quotidienne où nous croyons spontanément à l'existence du monde extérieur