Platon, Phèdre (370 av. J.-C.) - Le mythe de Theuth

« Eh bien ! j'ai entendu dire que, du côté de Naucratis², en Égypte, il y a une des vieilles divinités de là-bas dont le nom est Theuth³. C'est lui qui, le premier, découvrit le nombre et le calcul et la géométrie et l'astronomie, et encore le trictrac, et enfin et surtout les lettres de l'écriture⁴.

Or en ce temps-là, régnait sur l'Égypte entière Thamous, c'est-à-dire le roi-pharaon qui incarnait l'autorité politique et spirituelle suprême⁵. Theuth étant venu le trouver pour lui présenter ses inventions, lui fit une démonstration de ces arts techniques et lui dit qu'il fallait les communiquer aux autres Égyptiens, autrement dit les diffuser dans tout le royaume.

Mais Thamous lui demanda quelle pouvait être l'utilité de chacun de ces arts. Cette question révèle déjà une attitude critique face à l'innovation technique⁶. Et alors que Theuth donnait des explications en vantant les mérites de ses découvertes, Thamous, selon qu'il les jugeait bien ou mal fondées, prononçait tantôt le blâme tantôt l'éloge. Le roi se comportait ainsi en véritable juge, évaluant chaque technique selon ses conséquences réelles pour l'humanité.

Mais quand on en fut à l'écriture - et c'est là le cœur du débat philosophique - Theuth déclara avec enthousiasme : "Voici, ô roi, le savoir qui fournira aux Égyptiens plus de savoir, plus de science et plus de mémoire⁷ ; de la science et de la mémoire le remède (pharmakon) a été trouvé." Le terme grec pharmakon est crucial car il signifie à la fois remède et poison⁸.

Mais Thamous répliqua par une critique qui deviendra fondamentale pour toute réflexion sur la technique : "Ô Theuth, le plus grand maître ès arts, autre est celui qui peut engendrer un art, autre celui qui peut juger quel est le lot de dommage et d'utilité pour ceux qui doivent s'en servir⁹. Et voilà maintenant que toi, qui es le père de l'écriture, tu lui attribues, par complaisance paternelle, un pouvoir qui est le contraire de celui qu'elle possède réellement."

Cette distinction entre l'inventeur et le juge révèle que celui qui crée une technique n'est pas nécessairement le mieux placé pour en évaluer les conséquences. L'inventeur, aveuglé par sa création, ne peut voir objectivement les effets de son invention.

En effet, poursuit Thamous dans sa prophétie critique, cet art produira l'oubli dans l'âme de ceux qui l'auront appris, parce qu'ils cesseront d'exercer leur mémoire naturelle¹⁰. Mettant, en effet, leur confiance dans l'écrit - c'est-à-dire dans un support extérieur à eux-mêmes - c'est du dehors, grâce à des empreintes étrangères (tupoi), et non du dedans, grâce à eux-mêmes et à leur effort intérieur, qu'ils feront acte de remémoration (anamnèsis)¹¹.

Ce n'est donc pas de la mémoire véritable (mnèmè), mais de la simple remémoration artificielle (hupomnèsis), que tu as trouvé le remède. La différence est capitale : la mémoire véritable est une activité vivante de l'âme, tandis que la remémoration artificielle n'est qu'un rappel mécanique¹².

Quant au savoir (sophia), c'en est la semblance (doxa) que tu procures à tes disciples, non la réalité véritable (alètheia)¹³. Lors donc que, grâce à toi, ils auront entendu parler de beaucoup de choses sans avoir reçu d'enseignement véritable - c'est-à-dire sans avoir intériorisé le savoir par l'effort dialectique - ils sembleront avoir beaucoup de science, alors que, dans la plupart des cas, ils n'auront aucune science réelle.

De plus, ils seront insupportables dans leur commerce social, parce qu'ils seront devenus des semblants de savants (doxosophoi), au lieu d'être des savants véritables (sophoi)¹⁴. »


² Naucratis était une colonie grecque en Égypte, point de contact entre les deux civilisations. Platon situe délibérément ce mythe en Égypte, terre de sagesse antique et d'invention de l'écriture hiéroglyphique.

³ Theuth (Thot en égyptien) était le dieu égyptien de l'écriture, des sciences et de la magie. En faire l'inventeur de l'écriture n'est pas innocent : cela associe l'écriture à la magie, donc à une technique potentiellement dangereuse.

⁴ L'énumération va du calcul aux lettres, montrant une progression vers des techniques de plus en plus abstraites. L'écriture couronne cette liste comme la technique la plus problématique.

⁵ Thamous représente la sagesse politique traditionnelle face à l'innovation technique. Son nom évoque Ammon, divinité oraculaire, suggérant une sagesse inspirée.

⁶ Cette question d'utilité (ôphelia) introduit le critère pragmatique d'évaluation des techniques, qui reste central dans nos débats contemporains sur la technologie.

⁷ Le paradoxe est que l'écriture promet d'améliorer exactement ce qu'elle va détruire : la mémoire et le savoir authentiques. C'est la structure même du pharmakon.

⁸ Le pharmakon est un concept clé chez Platon : toute technique est ambivalente, pouvant être bénéfique ou nuisible selon l'usage. Derrida en fera un concept central de la déconstruction.

⁹ Cette distinction entre inventeur et juge fonde toute éthique de la technique : l'expertise technique ne suffit pas pour évaluer les implications humaines d'une innovation.

¹⁰ Première critique : l'écriture affaiblit la mémoire naturelle par un effet de substitution. C'est l'argument de l'atrophie des facultés par la technique, qu'on retrouve aujourd'hui avec les GPS ou calculatrices.

¹¹ La distinction entre mnèmè (mémoire vivante) et hupomnèsis (aide-mémoire artificiel) est fondamentale. L'écriture ne produit que des traces mortes, non la mémoire vivante qui caractérise la vraie connaissance.

¹² Cette opposition entre activité intérieure et support extérieur traverse toute la philosophie platonicienne : la vérité doit jaillir de l'âme elle-même, non être reçue du dehors.

¹³ Opposition cruciale entre doxa (opinion, apparence) et alètheia (vérité dévoilée). L'écriture ne transmet que des opinions, non la vérité qui ne peut naître que du dialogue vivant.

¹⁴ Les doxosophoi (faux savants) s'opposent aux sophoi (vrais sages). Cette critique vise les sophistes de l'époque de Platon, mais annonce nos débats sur l'information versus la connaissance à l'ère numérique.

Questions d'analyse :

  1. Quels arguments Theuth avance-t-il en faveur de l'écriture ?
  2. Quelles objections Thamous formule-t-il ?
  3. Quelle distinction fait Platon entre "mémoire" et "remémoration" ?