Cette incapacité fondamentale du souvenir pur¹ - c'est-à-dire son impossibilité à agir directement sur le présent - va justement nous aider à comprendre comment il peut se conserver à l'état latent dans notre mémoire. Sans entrer encore dans le détail de cette question complexe, contentons-nous de remarquer ceci : notre difficulté à concevoir des états psychologiques inconscients² vient principalement du fait que nous considérons la conscience comme la propriété essentielle de tous nos états mentaux.
Autrement dit, nous pensons spontanément qu'un état psychologique ne pourrait cesser d'être conscient sans cesser d'exister complètement. Cette conception pose problème car elle rend incompréhensible l'existence de souvenirs inconscients³.
Mais supposons que la conscience ne soit que la marque caractéristique du présent - c'est-à-dire de ce qui est actuellement vécu, c'est-à-dire finalement de ce qui agit concrètement sur notre comportement. Dans ce cas, ce qui n'agit pas pourrait cesser d'appartenir à la conscience sans cesser nécessairement d'exister d'une certaine manière⁴.
En d'autres termes, dans le domaine psychologique, "conscience" ne serait pas synonyme d'"existence" mais seulement d'"action réelle" ou d'"efficacité immédiate"⁵. L'extension de ce terme se trouvant ainsi limitée, on aurait moins de difficulté à se représenter un état psychologique inconscient - c'est-à-dire, en définitive, un état mental temporairement inactif.
Quelle que soit l'idée qu'on se fasse de la conscience en soi - telle qu'elle apparaîtrait si elle s'exerçait sans contraintes -, on ne peut contester que, chez un être qui accomplit des fonctions corporelles, la conscience ait surtout pour rôle de présider à l'action et d'éclairer nos choix⁶. Elle projette donc sa lumière sur les antécédents immédiats de nos décisions et sur tous les souvenirs du passé qui peuvent s'organiser utilement avec eux pour guider notre action présente. Le reste - c'est-à-dire l'immense majorité de nos souvenirs - demeure dans l'ombre⁷.
¹ Le souvenir pur : Concept central de Bergson désignant le souvenir tel qu'il existe dans la mémoire avant d'être actualisé dans la conscience. Il s'oppose au souvenir-image qui, lui, est déjà conscient et actif. Le souvenir pur est virtuel, non actualisé.
² États psychologiques inconscients : Bergson s'attaque ici au préjugé de son époque qui refuse l'existence de l'inconscient psychologique. Cette position anticipe les découvertes freudiennes et remet en question la conception cartésienne qui identifie psychisme et conscience.
³ Souvenirs inconscients : Pour Bergson, la quasi-totalité de nos souvenirs existe de manière inconsciente. Seule une infime partie est actualisée dans la conscience selon les besoins de l'action présente. Cette théorie révolutionne la conception de la mémoire.
⁴ Exister sans être conscient : Distinction fondamentale bergsonienne entre existence virtuelle et existence actuelle. Un souvenir peut exister virtuellement dans la mémoire sans être actuellement présent à la conscience, comme un livre existe dans une bibliothèque sans être lu.
⁵ Conscience = action réelle : Redéfinition révolutionnaire de la conscience. Pour Bergson, être conscient signifie être en mesure d'agir sur le présent. La conscience devient un outil d'adaptation à l'action plutôt qu'une propriété métaphysique de l'esprit.
⁶ Conscience et choix : Vision pragmatique de la conscience chez Bergson. Contrairement à la tradition philosophique qui en fait une faculté de connaissance pure, Bergson la conçoit comme un instrument d'adaptation biologique orienté vers l'action efficace.
⁷ "Le reste demeure dans l'ombre" : Métaphore de l'inconscient bergsonien. La conscience fonctionne comme un projecteur qui n'éclaire que ce qui est utile à l'action présente, laissant dans l'obscurité l'immense réservoir de la mémoire pure.
Questions d'analyse :