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Gabarit : définition · usage philosophique · usage littéraire · pièges à éviter
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Définition
Parole d'un témoin qui rapporte ce qu'il a vu, vécu ou subi. Le témoignage occupe une place singulière entre fait (il prétend dire ce qui a eu lieu), vérité (il revendique une véracité opposée au mensonge) et expérience subjective (il parle au nom d'une singularité qui a éprouvé). Au XXᵉ siècle, le témoignage devient un genre majeur — politique, juridique, littéraire — sous la pression d'événements de masse (camps, génocides, guerres totales, dictatures).
Usage philosophique
- Augustin et la tradition chrétienne : le martyr est étymologiquement le témoin (martus) — celui qui atteste de sa foi jusque dans la mort.
- Paul Ricœur : le témoignage est l'ancrage de l'historiographie. Sans témoignage, pas d'histoire ; mais le témoignage doit être confronté, critiqué, intégré à un savoir.
- Giorgio Agamben, Ce qui reste d'Auschwitz. L'archive et le témoin (1998) : paradoxe du témoin. Le seul témoin intégral — celui qui a connu le pire, le « musulman » du camp — ne peut plus témoigner (il est mort, ou il est devenu incapable de parler). Le survivant témoigne pour celui qui ne peut plus. Le témoignage est toujours témoignage par procuration, troué.
- Derrida, Demeure : Maurice Blanchot (1998) : indécidabilité fondamentale du témoignage. Témoigner suppose une singularité (j'ai vu, j'atteste) mais doit être communicable — donc itérable, donc déjà partagé avec la fiction. Le témoignage borde la littérature.
- Annette Wieviorka, L'Ère du témoin (1998) : analyse historique du passage, dans la mémoire de la Shoah, du primat du document au primat du témoignage (à partir du procès Eichmann, 1961).
Usage littéraire
- Littérature concentrationnaire : Primo Levi (Si c'est un homme, 1947 ; La Trêve, 1963 ; Les Naufragés et les rescapés, 1986) ; Robert Antelme (L'Espèce humaine, 1947) ; Elie Wiesel (La Nuit, 1958) ; Charlotte Delbo (Auschwitz et après, 1965-1971) ; Imre Kertész (Être sans destin, 1975).
- Témoignages d'exilés et de dissidents : Soljenitsyne (L'Archipel du Goulag, 1973), Varlam Chalamov (Récits de la Kolyma).
- Reportage et littérature : Truman Capote (De sang-froid, 1965 — non-fiction novel) ; Ryszard Kapuściński (Ébène, Le Shah).
- Témoignage féministe : Annie Ernaux (L'Événement, 2000 — témoignage sur l'avortement clandestin) ; Christine Angot ; Vanessa Springora (Le Consentement, 2020).
- Svetlana Alexievitch (prix Nobel 2015) : entre journalisme, littérature et histoire orale, recueil de témoignages comme genre à part entière (La Supplication, La Guerre n'a pas un visage de femme).
Pièges à éviter
- Témoignage ≠ documentaire. C'est toujours une parole singulière, située, parfois fragmentaire ou contradictoire.
- Ne pas opposer témoignage et littérature : Primo Levi est aussi grand écrivain (et il le revendique : il choisit la précision chimique du témoignage contre l'effusion pathétique).
- Ne pas mythifier la vérité du témoin : le témoignage doit être croisé, contextualisé, critiqué. Le témoin peut se tromper, oublier, reconstruire.
- Distinguer témoignage individuel (Levi) et récit collectif (Alexievitch — qui réorganise des témoignages multiples).