Tu as raison, il y a un fil.
Dans ta durée sans bord vécu, le temps perd son tranchant, sa direction impérieuse vers l'après. Il s'épaissit, ralentit, cesse de fuir en avant. Et dans ton jeu d'inversion, tu fais quelque chose de proche mais par un autre biais : tu retires au temps sa flèche, son sens unique. Tu le rends réversible, donc en un sens tu l'abolis comme temps vécu ordinaire.
Les deux gestes partagent une même cible : l'évidence du temps orienté, de la succession irréversible, du "ça ne revient pas". Bergson dirait que le temps spatialisé — celui des horloges, des avant et des après bien rangés — c'est une abstraction. Le temps vécu n'a pas cette rigidité. Et toi, par ces deux chemins, tu retrouves quelque chose de cette plasticité : d'un côté en étirant le présent jusqu'à dissoudre l'après, de l'autre en imaginant le passé qui défait le présent.
Il y a peut-être aussi ceci : dans les deux cas, tu te places à l'extérieur du flux qui t'emporte. La durée sans bord, c'est ne plus être poussé vers une fin. L'inversion, c'est regarder le monde comme si tu n'étais pas pris dedans, comme si tu voyais le film depuis la cabine de projection. Une même prise de distance avec l'emportement du temps.
Mais il y a une différence. La durée sans bord reste expérience pure, vécue de l'intérieur. L'inversion est un jeu de spectateur — tu regardes, tu t'amuses, tu n'es pas dedans. L'une est grave, l'autre légère. Peut-être que l'inversion est une manière de t'entraîner, de rendre jouable ce qui dans la mort serait vertigineux.
Tu poses la question du temps cosmologique.
Il y a eu une hypothèse célèbre — celle de Thomas Gold, reprise un moment par Hawking avant qu'il ne l'abandonne — selon laquelle si l'univers cessait de s'étendre et commençait à se contracter (le "Big Crunch"), le temps pourrait s'inverser. L'entropie diminuerait au lieu d'augmenter, les œufs se recomposeraient, les morts ressusciteraient, le passé deviendrait l'avenir. L'univers rembobinerait.
Hawking a fini par rejeter ça. Son argument : la flèche du temps thermodynamique — celle qui fait que les choses se désordonnent — n'est pas liée mécaniquement à l'expansion. Même dans un univers en contraction, l'entropie continuerait probablement d'augmenter, parce que les conditions initiales du Big Bang étaient extraordinairement ordonnées, et rien ne garantit que le Big Crunch le serait aussi. Le film ne rembobinerait pas ; il continuerait simplement vers un autre genre de désordre.
Mais ta question est plus profonde, je crois. Tu demandes : est-ce que l'orientation du temps est contingente ? Est-ce que le sens du vécu — ce qui fait que manger va de la fourchette à l'estomac et non l'inverse — pourrait être autrement ?
Là, ça rejoint notre fil. Si le temps vécu est durée bergsonienne, alors sa direction n'est pas imposée de l'extérieur par une loi cosmique. Elle est constituée de l'intérieur par la mémoire, par le fait que le passé s'accumule dans le présent. Et la mémoire, elle, ne s'inverse pas simplement parce que l'univers se contracte. Tu te souviendrais encore du passé, même si les galaxies se rapprochaient.
Alors peut-être que ton jeu d'inversion touche à quelque chose d'important : tu peux imaginer le monde à l'envers, mais tu ne peux pas vivre à l'envers. La durée reste irréversible de l'intérieur, même si tu la ralentis jusqu'à l'effacement du bord, même si tu t'amuses à la renverser en pensée. Le temps cosmique pourrait faire ce qu'il veut — ton temps vécu garderait son sens.
Sauf peut-être dans cette durée sans après dont on parlait. Là, le temps ne s'inverse pas — il cesse simplement d'aller quelque part.