Les sophistes enseignaient l'art de convaincre — peu importe que l'on dise vrai ou faux, pourvu que l'on gagne le débat. Protagoras affirmait que la vérité est relative ; Gorgias que le réel est inconnaissable. Dans l'Athènes démocratique du Ve siècle, la parole est devenue un instrument de pouvoir, et les valeurs (le juste, le bien, le beau) semblent n'être plus que des conventions modifiables au gré des intérêts.
C'est dans ce contexte qu'un homme sans fortune, sans écrits, sans école — Socrate (v. 470–399 av. J.-C.) — entreprend de retourner la parole contre l'illusion. Non pas pour imposer une doctrine, mais pour poser des questions. Des questions simples en apparence (« Qu'est-ce que le courage ? », « Qu'est-ce que la justice ? ») mais qui révèlent, à chaque fois, que celui qui prétendait savoir ne sait pas.
Le geste socratique soulève un problème radical : si personne ne sait ce qu'est le bien, comment peut-on bien agir ? Et inversement : si l'on savait vraiment ce qu'est le bien, pourrait-on encore faire le mal ? Socrate répond que non — et cette thèse, l'intellectualisme éthique, fera scandale autant qu'elle fascinera.
Socrate vit à Athènes pendant l'âge d'or de la démocratie (sous Périclès), puis pendant la crise qui suit la guerre du Péloponnèse (défaite face à Sparte en 404, tyrannie des Trente, restauration démocratique). C'est une période de trouble politique et moral : les institutions vacillent, les anciennes valeurs aristocratiques sont contestées, et les sophistes propagent l'idée que tout est relatif.
Socrate partage avec les sophistes un même terrain — la question de l'homme (et non plus la question de la nature) — mais il s'oppose radicalement à leur méthode et à leurs conclusions. Là où les sophistes enseignent l'art de persuader contre rémunération, Socrate pratique le dialogue gratuitement. Là où ils affirment que la vérité est relative, Socrate cherche des définitions universelles (le bien en soi, la justice en soi). Là où ils forment des orateurs, Socrate forme des âmes.
Socrate n'a rien écrit. Tout ce que nous savons de lui vient de ses disciples, principalement Platon (qui le met en scène dans ses Dialogues) et Xénophon. En 399, il est condamné à mort par un tribunal athénien pour « impiété » et « corruption de la jeunesse ». Il accepte la sentence et boit la ciguë, refusant de fuir — montrant par son acte même que la philosophie n'est pas un discours mais un mode de vie.
Socrate ne conçoit pas la philosophie comme un système de connaissances (il n'a pas de doctrine sur la nature, sur l'être, sur les principes). Il la conçoit comme :
| Dimension | Signification |
|---|---|
| Une recherche incessante de vérité | Mettre en évidence les erreurs, les préjugés, les fausses connaissances enracinées dans l'âme. Identifier les valeurs partageables (le bien, le juste, le beau) qui forment à la vie propre. La vérité n'est jamais acquise une fois pour toutes : elle est toujours à chercher. |
| Un dialogue critique | Pas un cours magistral, mais un échange de questions et réponses brèves. La vérité ne s'impose pas de l'extérieur : elle se découvre ensemble, dans la confrontation des idées. |
| Un style de vie | Philosopher n'est pas une activité ponctuelle : c'est consacrer son existence entière à une réflexion rationnelle constante. « Une vie sans examen ne vaut pas la peine d'être vécue. » |
Le dialogue socratique procède en deux étapes :
Socrate feint l'ignorance (« Je ne sais qu'une chose, c'est que je ne sais rien ») et interroge son interlocuteur sur ce que celui-ci prétend savoir. Par des questions successives, il le pousse à formuler ses idées de façon de plus en plus précise, jusqu'à ce qu'elles se contredisent elles-mêmes.
C'est une réduction à l'absurde appliquée aux opinions : l'interlocuteur découvre que ce qu'il croyait savoir ne tient pas. Il prend conscience de sa propre ignorance — ce qui est, pour Socrate, le premier pas vers la vérité.
Le mot maïeutique vient du grec maieutikè = « art d'accoucher ». La mère de Socrate était sage-femme : Socrate se dit sage-femme des âmes. Il n'enseigne pas une vérité préfabriquée : il aide son interlocuteur à faire naître en lui-même des vérités issues d'un examen intérieur.
L'idée fondamentale : la vérité est déjà en nous, mais recouverte par les préjugés, les habitudes, les opinions toutes faites. Le dialogue ne fait que la dégager.