<aside> 🚪

Ce premier chapitre n'est pas une leçon. C'est un seuil — un pas que vous faites avant que la philosophie commence vraiment. Avant d'apprendre quoi que ce soit, prenez la mesure de ce que vous croyez déjà savoir.

</aside>

Ouvrir les yeux

Vous arrivez en classe de philosophie. Vous avez dix-sept ou dix-huit ans, des certitudes, des doutes, des opinions sur à peu près tout : la liberté, la justice, l'amour, le travail, Dieu, la mort. Vous n'arrivez pas vierges — vous arrivez pleins. Et c'est précisément cette plénitude qui va faire problème.

Car vous tenez ces choses pour vraies sans toujours savoir pourquoi. Vous croyez que vous êtes libres : mais avez-vous déjà examiné cette croyance ? Vous pensez qu'il faut être honnête : mais sauriez-vous démontrer que c'est mieux que de mentir ? Vous estimez que la science dit le vrai : mais sur quoi cette confiance repose-t-elle ? Entre je crois et je sais, il y a un écart immense, et c'est par cet écart que la philosophie commence.

Ce chapitre ne va donc rien vous apprendre, au sens où vous l'attendez. Il va plutôt défaire : défaire l'illusion que vous arrivez à ce cours déjà équipés. Il va vous mettre devant un texte vieux de vingt-quatre siècles qui dit, en substance, que ce que vous croyez voir n'est peut-être qu'une ombre. Et il va vous proposer trois questions, héritées d'un philosophe allemand du XVIIIᵉ siècle, Emmanuel Kant, qui formeront le programme de toute votre année :

Pour entrer dans l'année, lisons d'abord ce que Platon écrivait à Athènes, quatre siècles avant notre ère.


§ 1. L'allégorie de la caverne

Au Platon — L'allégorie de la caverne, Platon (427–347 av. J.-C.) fait raconter à son maître Socrate une scène étrange. Imaginez, dit Socrate, une caverne souterraine où des prisonniers sont enchaînés depuis l'enfance, le cou et les jambes immobilisés, contraints de regarder droit devant eux le mur du fond. Derrière eux, en hauteur, brûle un feu. Entre le feu et leur dos, un muret ; et le long de ce muret circulent des hommes qui portent toutes sortes d'objets : statuettes d'animaux, figurines humaines, ustensiles. Les prisonniers ne voient ni le feu, ni les porteurs, ni les objets eux-mêmes — seulement les ombres que ces objets projettent sur la paroi qu'ils contemplent. Ils entendent aussi les voix des porteurs, mais l'écho leur donne l'impression que ce sont les ombres elles-mêmes qui parlent.

Eh bien, les hommes dans ce souterrain ressemblent à nous. Et d'abord, crois-tu qu'en pareille condition ils aient jamais vu autre chose, d'eux-mêmes et de leurs voisins, que les ombres projetées par le feu sur la paroi de la caverne ?

Pour ces prisonniers, les ombres sont la réalité. Ils ne soupçonnent pas qu'elles soient des ombres. Ils n'ont jamais vu autre chose, et personne ne leur a jamais dit qu'autre chose existait.

Maintenant, suppose, poursuit Platon, qu'on libère l'un d'eux. On lui détache les chaînes, on le force à se retourner, à se redresser, à marcher vers la lumière. Que se passe-t-il ?

Il souffre. La lumière du feu lui fait mal aux yeux. On lui montre les objets dont il ne voyait jusqu'ici que les ombres — il ne les reconnaît pas, il les croit moins réels que ses ombres familières. Si on le force à monter, hors de la caverne, vers la lumière du jour, il souffre davantage encore. Il ne voit d'abord rien. Puis, progressivement, il s'habitue : il regarde les ombres au sol, puis les reflets dans l'eau, puis les choses elles-mêmes, puis enfin, après un long apprentissage, le Soleil lui-même.

Et là, il comprend. Il comprend que le Soleil est ce qui rend toutes choses visibles, qu'il est la source de la vie et de la connaissance. Il comprend, surtout, qu'il a vécu jusqu'ici dans un monde d'apparences.

Que fait-il alors ? Il pense aux autres, restés en bas. Il redescend pour les libérer. Mais redescendre coûte : ses yeux, habitués au plein jour, ne distinguent plus rien dans l'obscurité de la caverne. Aux yeux des prisonniers, il est devenu maladroit, ridicule. Il leur parle des choses qu'il a vues — ils ne comprennent pas. S'il insiste, s'il les presse de se libérer aussi, ils s'irritent. Et Platon conclut, terrible :

Et si on essayait de les détacher et de les conduire en haut, à condition de pouvoir les saisir et de les tuer, ne le tuerait-on pas ?