Avertissement

Ce cours ne commence pas par une définition. Il ne s'agit pas de dire « la nature, c'est… » comme on poserait un objet sur une table. La pensée ne fonctionne pas ainsi — ou plutôt, quand elle fonctionne ainsi, elle ne pense pas encore. Elle classe, elle range, elle catalogue. Nous allons tenter autre chose. Nous allons essayer de penser avec la nature, ce qui signifie : saisir en elle un mouvement qui est aussi le nôtre.


I. La nature n'est pas un spectacle

Il y a un contresens fondamental qu'il faut dissiper d'emblée. On se représente la nature comme un paysage — quelque chose que l'on regarde, que l'on contemple, un dehors stable face auquel nous serions des sujets séparés. C'est la grande image classique : l'homme face à la nature, comme devant un tableau. Et cette image est un piège.

Pourquoi ? Parce qu'elle suppose que la nature est déjà faite, déjà constituée, qu'elle attend là-dehors qu'on l'observe ou qu'on la transforme. Or la nature, au sens le plus rigoureux — celui que Spinoza lui donne — n'est pas un produit fini. Elle est une production. Non pas un ensemble de choses, mais un processus. Non pas un état, mais un faire.

Voilà la distinction essentielle, celle par laquelle tout commence :

Ce n'est pas une distinction entre deux natures, attention. C'est la même nature, saisie à deux niveaux. D'un côté ce qu'elle fait, de l'autre ce qu'elle peut. Et ce qu'elle peut est toujours plus que ce qu'elle fait actuellement.


II. Spinoza et le plan de la nature

Reprenons Spinoza de plus près, parce que c'est chez lui que cette idée atteint sa plus grande rigueur.

Dans l'Éthique, Spinoza affirme : Deus sive Natura — Dieu, c'est-à-dire la Nature. Cela ne veut pas dire que Dieu est dans les arbres ou dans les rivières, comme dans un panthéisme mou. Cela veut dire quelque chose de beaucoup plus radical : il n'y a qu'une seule substance, et cette substance est absolument infinie, et elle s'exprime dans une infinité d'attributs dont nous ne connaissons que deux — la pensée et l'étendue.

Conséquences immédiates :

  1. Il n'y a pas de transcendance. Rien ne surplombe la nature. Pas de Dieu créateur qui la regarderait du dehors. La nature est cause de soi — causa sui.
  2. Tout ce qui existe est une modification de la substance. Un corps, une idée, un affect — ce sont des modes, c'est-à-dire des manières d'être de la substance. Vous-mêmes, en ce moment, vous êtes un mode de la substance.
  3. La nature ne procède pas par finalité. Elle n'a pas de but. Elle ne tend vers rien. Elle produit, c'est tout. C'est ce que Spinoza appelle la critique des causes finales — une des pages les plus décisives de l'Éthique (Appendice de la partie I).

On voit immédiatement pourquoi cette pensée est dangereuse, pourquoi elle a fait scandale. Si la nature ne tend vers rien, alors il n'y a pas de modèle, pas de norme naturelle, pas d'ordre voulu. Il n'y a que des compositions de rapports, des agencements de puissances.