<aside> 🌱
Après avoir interrogé la frontière humain/animal (S6), cette séquence ouvre la troisième Partie du manuel : L'être humain et ses limites. Elle commence par la question peut-être la plus pratique et la plus politique qui soit : comment fait-on un humain ? On ne naît pas humain, on le devient. Mais comment ? Par quelle éducation ? Faut-il se laisser façonner par la société, ou résister à son emprise ? Faut-il suivre la nature, ou la corriger ? Le grand penseur de ces questions est Jean-Jacques Rousseau. Cette séquence vous mène au cœur de son œuvre, à travers deux textes capitaux : l'Émile ou de l'éducation (1762) et les Confessions (écrites 1765-1770).
</aside>
Fermez les yeux et essayez de vous souvenir : quel est votre premier souvenir d'apprentissage ? Pas un apprentissage scolaire abstrait, mais un moment où vous avez appris quelque chose qui a changé qui vous étiez. Apprendre à nager, peut-être. À lire. À mentir. À garder un secret. À dire non.
Vous voyez ce qui s'est passé ? Vous n'êtes pas né sachant ces choses. Quelqu'un vous les a transmises, ou vous les avez découvertes vous-même, et chaque acquisition a modifié la personne que vous êtes. Si vous n'aviez jamais appris à lire, vous seriez aujourd'hui un autre vous. Si vous aviez appris à lire en arabe plutôt qu'en français, vous penseriez peut-être dans une autre langue. Si vous aviez été élevé sur une île déserte (l'expérience de pensée qu'aimait faire le XVIIIᵉ siècle), vous n'auriez peut-être pas les mêmes émotions, pas les mêmes sentiments moraux, pas les mêmes désirs.
Cette dépendance de notre être à ce qu'on nous a transmis a un nom : l'éducation. Et la grande question de cette séquence, vous la pressentez déjà, est la suivante : l'éducation révèle-t-elle ce que nous sommes déjà, ou nous fabrique-t-elle ? Si elle nous fabrique, alors je suis en bonne partie le produit d'autres que moi — ce qui pose la question de ma liberté. Si elle révèle, alors je suis déjà quelque chose avant elle — mais quoi, et comment ?
Rousseau a pensé ces questions plus profondément qu'aucun autre. Il les a pensées de deux manières complémentaires : théoriquement, dans l'Émile, en construisant l'éducation idéale d'un enfant imaginaire ; autobiographiquement, dans les Confessions, en racontant comment il était devenu, lui, Jean-Jacques. Ces deux livres se répondent : l'un nous dit ce que l'éducation devrait être ; l'autre nous dit ce qu'elle est, dans la réalité d'une vie singulière et imparfaite.
La première chose qu'il faut comprendre, c'est que l'enfance n'a pas toujours été reconnue comme un âge propre. Avant le XVIIIᵉ siècle, l'enfant est traité comme un « petit adulte » : on l'habille comme les adultes, on lui parle comme aux adultes, on attend de lui qu'il se comporte comme un adulte. Les peintures du XVIᵉ et XVIIᵉ siècles représentent les enfants en visages d'adultes en miniature. L'historien Philippe Ariès, dans L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime (1960), a montré cette évolution : le sentiment de l'enfance comme âge spécifique est une invention récente.
Rousseau est l'un des grands artisans de cette découverte. Il ouvre l'Émile par une phrase saisissante :
Tout est bien sortant des mains de l'Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme.