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En S5, vous avez vu que la liberté, si elle existe, est rarement absence de contrainte — c'est plutôt un certain rapport à ce qui me contraint. Ce chapitre prolonge l'enquête : parmi les contraintes que je subis ou que je m'impose, lesquelles ont la dignité d'un devoir ? Autrement dit : qu'est-ce qui m'oblige, alors qu'une contrainte extérieure ne fait que me forcer ?

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Avant de commencer

Voici une situation banale. Au feu rouge, à deux heures du matin, dans une rue déserte : est-ce que vous devez vous arrêter ? La police n'est pas là ; personne ne traverse ; aucune voiture n'arrive. Et pourtant quelque chose en vous, peut-être, vous dit oui. Pourquoi ?

Deux réponses sont possibles. La première : vous craignez d'être vu par une caméra cachée ; ou bien vous avez peur que l'habitude de griller les feux ne se reporte sur des situations dangereuses. C'est une contrainte prudentielle : vous calculez l'utilité.

La seconde réponse, plus profonde : parce que c'est la règle, et qu'une règle ne vaut pas seulement quand elle est surveillée. C'est une obligation morale : vous tenez la règle pour valable indépendamment des conséquences. Vous vous arrêtez non par calcul, mais par respect de quelque chose.

Ce « quelque chose », est-il réel ? Quel est-il ? D'où vient-il ? Et m'engage-t-il vraiment ? Ce sont les questions de ce chapitre. Vous allez y rencontrer le philosophe qui, plus que tout autre, a pensé le devoir : Emmanuel Kant. Et un autre, qui en a proposé la critique la plus radicale : Friedrich Nietzsche.


§ 1. Obligation et contrainte : deux choses très différentes

Il faut d'abord faire une distinction essentielle, qu'on confond souvent dans l'usage ordinaire. Une contrainte est extérieure : elle est ce qui m'empêche ou me force sans mon assentiment. Un voleur armé me contraint à lui donner mon portefeuille ; la pesanteur me contraint à retomber sur terre quand je saute ; une foule en panique me contraint à courir vers la sortie. La contrainte agit sur moi.

Une obligation est interne. Elle est ce à quoi je me reconnais tenu, même quand personne ne m'observe. Tenir une promesse, dire la vérité à un ami qui me la demande, ne pas profiter de la faiblesse d'un plus petit que moi : ces conduites, je peux les transgresser — aucune contrainte ne m'en empêchera. Mais quelque chose en moi reconnaît que je devrais les tenir. L'obligation agit en moi.

La différence est immense. Sous la contrainte, ma liberté est suspendue : ce que je fais n'est pas vraiment mon acte, mais un effet de la force qui s'exerce sur moi. Sous l'obligation, ma liberté est au contraire convoquée : je peux refuser de tenir parole — et c'est parce que je peux refuser que ma fidélité a de la valeur.

Une obligation suppose une liberté. Une contrainte la nie. La morale, qui se bâtit sur les obligations, ne s'adresse qu'aux êtres libres. C'est pourquoi on n'exige rien moralement d'un nourrisson, ou d'une personne plongée dans une crise psychique grave : ils ne sont pas en mesure de se reconnaître tenus.

Mais reste à comprendre ce que c'est, au juste, qu'une obligation. D'où vient-elle ? Sur quoi repose son autorité ? C'est ici que Kant intervient.


§ 2. Kant et l'impératif catégorique

Emmanuel Kant (1724–1804) que vous avez déjà rencontré en S3 dans son texte sur les Lumières, a aussi écrit l'ouvrage qui sert encore aujourd'hui de référence pour la philosophie morale : les Fondements de la métaphysique des mœurs (1785). Il y forge une distinction décisive entre deux sortes de règles d'action.

Une règle peut être hypothétique : elle vous oblige si vous voulez atteindre tel but. Si tu veux être reçu au baccalauréat, alors révise. Si tu veux conserver ton emploi, alors arrive à l'heure. Ces règles sont conditionnelles : leur force dépend du but que vous poursuivez. Si vous ne voulez plus du but, la règle ne vous oblige plus.

Mais il existe une autre sorte de règle, qui ne se laisse pas réduire à cette structure conditionnelle. Quand vous dites « je ne dois pas mentir à cette personne », vous ne dites pas « si je veux être estimé, je ne dois pas mentir ». Vous dites « je ne dois pas mentir, point ». La règle s'impose indépendamment de ce que vous désirez. Kant appelle cela un impératif catégorique : un commandement sans condition, qui vaut absolument.

La morale, pour Kant, est faite exclusivement d'impératifs catégoriques. Dès qu'une règle prend la forme « si tu veux X, fais Y », elle quitte le domaine de la morale et entre dans celui de la prudence ou de la technique. La morale ne calcule pas. Elle commande absolument.