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Après avoir interrogé la rencontre de l'Autre (S4), cette séquence aborde un problème plus général : comment d'autres mondes étroit, comment l'inconnu, l'invisible, le possible deviennent-ils accessibles à la pensée ? Par la description, qui suppose qu'on perçoit. Par la figuration, qui suppose qu'on dessine ou qu'on raconte. Par l'imagination, qui suppose qu'on invente. Trois opérations distinctes, parfois rivales, souvent complémentaires. Et au cœur de cette séquence, une réhabilitation : celle de l'imagination, longtemps suspecte, qui devient au XVIIIᵉ siècle un véritable instrument de connaissance.
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Fermez les yeux et essayez ceci : imaginez une ville que vous n'avez jamais vue. Ne récupérez aucun souvenir : construisez-la entièrement. Donnez-lui des rues, une couleur dominante, un parfum, une rumeur. Demandez-vous, en ouvrant les yeux, ce que vous venez de faire.
Vous venez de produire, en quelques secondes, une image mentale. Vous n'avez rien perçu (votre ville n'existe pas), rien décrit (personne n'était là pour vous en parler), rien démontré (votre ville ne résulte d'aucun raisonnement). Vous avez imaginé. Et cette opération, en apparence simple, est l'une des plus mystérieuses de l'esprit humain. Elle suppose que nous puissions tenir, en nous-mêmes, quelque chose qui n'existe pas — et y croire suffisamment pour le voir.
Pendant des siècles, la philosophie occidentale s'est méfiée de cette faculté. Platon en faisait la mère de tous les fantômes ; Descartes la considérait comme « inférieure » à l'entendement pur ; Pascal l'appelait « maîtresse d'erreur et de fausseté ». Mais le XVIIIᵉ siècle, celui que vous allez étudier dans cette séquence, opère un retournement décisif. Les philosophes des Lumières — Diderot, Voltaire, et avant eux Cyrano — découvrent que l'imagination, loin d'égarer, permet de penser ce qui sans elle resterait impensé. Imaginer un aveugle qui découvre les couleurs, c'est tester ce que la perception doit à chaque sens. Imaginer un naïf qui traverse le monde, c'est tester ce que les doctrines philosophiques valent face à la réalité. Imaginer un voyage sur la Lune, c'est tester ce que nous croyons savoir de la nature de l'esprit.
Cette séquence vous fait entrer dans ce moment de la pensée où la fiction cesse d'être seulement un ornement et devient un outil — un outil philosophique à part entière, que nous appelons aujourd'hui « expérience de pensée ».
Prenons le temps de distinguer précisément les trois opérations qui donnent son titre à cette séquence. Elles se recouvrent dans l'usage courant, mais elles ne sont pas identiques.
Décrire, c'est tenter de rendre par les mots ce qui est perçu. La description suppose un objet présent ou souvenu, et un effort pour le restituer fidèlement. Le naturaliste qui décrit une plante, le rom ancier qui décrit un personnage, le journaliste qui décrit une scène : tous se mesurent à une réalité qu'ils n'ont pas inventée. Leur fidélité est jugée à la précision du rendu.
Figurer, c'est représenter par une forme — une image, un schéma, une métaphore. La figuration introduit une médiation : elle ne donne pas l'objet, elle en donne un substitut (le dessin d'un arbre n'est pas l'arbre, mais en tient lieu). C'est l'opération centrale de l'art figuratif, de l'illustration scientifique, mais aussi de la métaphore littéraire (« le cou de cygne d'Apollinaire » fait voir le cou à travers le cygne).