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Cette séquence ouvre la deuxième grande Partie du manuel : Les représentations du monde. Après avoir examiné comment la parole agit sur autrui (S1–S3), nous abordons une question plus large : comment la parole, la pensée et la fiction construisent-elles un monde ? Et ce monde, est-il le même pour tous, ou existe-t-il en réalité plusieurs mondes humains, irréductibles les uns aux autres ? Le choc colonial du XVIᵉ siècle a brutalement posé cette question à l'Europe. Cette séquence vous fait entrer dans le moment où la pensée occidentale, pour la première fois, doit se penser elle-même comme une culture parmi d'autres.
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Fermez les yeux et imaginez une scène. Vous êtes un Européen du début du XVIᵉ siècle. Votre monde a, en gros, la forme suivante : au centre, l'Europe chrétienne ; à l'est, les terres exotiques de l'Asie ; au sud, l'Afrique encore largement inconnue ; à l'ouest, l'océan, supposé vide jusqu'aux Indes. Toute votre culture (religion, droit, science, philosophie) repose sur l'idée que l'humanité, dans ses formes légitimes, ressemble à ce que vous êtes : monothéiste, étatique, agricole, organisée en familles patrilinéaires.
Un matin de 1492, des navires reviennent. Ils ont touché des terres inconnues. Et l'on apprend, dans les années qui suivent, l'inimaginable : il existe, de l'autre côté de l'océan, des dizaines de millions d'êtres humains. Ils ont des villes, des religions, des familles, des arts — mais rien de ce qu'ils ont ne ressemble à ce que vous connaissez. Pas de Dieu unique. Pas de roi héréditaire. Parfois pas d'écriture. Parfois des coutumes que vos miss ionnaires décrivent comme monstrueuses : sacrifices humains, polygamie, anthropophagie rituelle.
Que faire de cette découverte ? Deux réponses s'ouvrent. La première, qui sera celle des conquistadors et de la plupart des théologiens : ces peuples sont des sous-humains, des sauvages, qu'il faut convertir ou supprimer. La seconde, infiniment plus rare, mais décisive pour toute la modernité européenne : peut-être n'est-ce pas l'Autre qui est barbare — peut-être est-ce nous qui ne savons pas le regarder.
Cette séquence vous fait entrer dans cette seconde voie, celle qui va, lentement, donner naissance à ce qu'on appelle aujourd'hui l'anthropologie. Avec Montaigne, vous découvrirez le geste fondateur : un Européen accepte de retourner le regard, et de juger sa propre culture à la lumière de celle qu'il rencontre. Avec Cyrano de Bergerac, vous verrez que cette inversion peut prendre la forme d'une fiction : un voyage sur la Lune où ce sont les humains qui sont les animaux. Avec Voltaire et l'Eldorado, vous comprendrez que l'utopie n'est pas une fuite hors du monde, mais un miroir tendu à notre monde. Au terme du chapitre, vous saurez que le voyage le plus profond n'est pas celui qui va loin géographiquement : c'est celui qui change le regard que l'on pose sur soi.
Pour comprendre la portée de cette séquence, il faut mesurer ce que la « découverte » du Nouveau Monde a réellement provoqué dans la pensée européenne. Christophe Colomb débarque en 1492 à Hispaniola. En une génération, les Européens découvrent successivement les Caribéens, les Aztèques (Cortès, 1519), les Incas (Pizarro, 1532), les Tupinambas du Brésil (dont les Français rencontrent les ambassadeurs à Rouen en 1562 — scène décisive pour Montaigne).
Le choc est d'une violence sans précédent. Plusieurs choses, en même temps, vacillent.
La Bible vacille. Si tous les hommes descendent de Noé (selon le récit biblique), comment expliquer ces peuples qui n'ont jamais entendu parler du Dieu chrétien, et dont l'existence n'est mentionnée nulle part dans l'Écriture ? Le pape doit, en 1537, promulguer la bulle Sublimis Deus pour trancher : oui, les Indiens sont bien des hommes (et non des animaux), ils ont une âme, ils peuvent recevoir le baptême. Cette décision paraît évidente aujourd'hui ; elle ne l'était nullement à l'époque.