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Avec Descartes, vous avez tenu pour la première certitude je pense, donc je suis. Mais ce « je » qui pense, le possédez-vous vraiment ? Et si une part de vos pensées ne venait pas de vous ? Ce chapitre raconte comment deux découvertes — celle de l'inconscient et celle du langage — sont venues blesser l'orgueil du cogito.

Vous avez déjà fait un acte manqué : oublié un rendez-vous que vous redoutiez, perdu une lettre que vous n'aviez pas envie d'envoyer, dit « bonjour » à quelqu'un qui s'attendait à autre chose. Vous direz : c'est un hasard. Mais est-ce vraiment un hasard ?

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Avant de commencer

Reprenez le cogito de la séquence précédente. Je pense, donc je suis. C'est une victoire — mais relisez-la attentivement. Descartes ne dit pas seulement que je suis. Il dit aussi, implicitement, que je sais que je pense et je sais ce que je pense. Tout l'édifice cartésien repose sur cette hypothèse silencieuse : la conscience est transparente à elle-même. Ce que je pense, je le sais ; ce que je veux, je le sais ; ce que je sens, je le sais.

Or, depuis trois siècles, cette hypothèse a été attaquée de toutes parts. Vous allez voir comment, dans ce chapitre. Le sujet qui croyait se posséder va se découvrir traversé : par un inconscient qui pense en lui sans qu'il y consente, par une langue qui parle en lui avant qu'il ne la choisisse. La question qui pense en moi quand je pense ? n'a plus, alors, une réponse évidente. Ce n'est plus sûr que ce soit moi.


§ 1. Le soupçon : la conscience est-elle transparente à elle-même ?

Partons d'expériences que vous avez déjà faites.

Vous avez déjà oublié un prénom — et vous sentez qu'il est là, quelque part en vous, sans pouvoir le ramener à la surface. Il revient brusquement deux heures plus tard, alors que vous pensiez à autre chose. Pendant ces deux heures, était-il, ce prénom ? Il n'était pas dans votre conscience — et pourtant, il n'avait pas disparu. Il était quelque part en vous, hors de votre vue.

Vous avez déjà dit non en pensant oui — ou l'inverse. C'est ce qu'on appelle un lapsus. Vous avez voulu dire une chose, votre bouche en a dit une autre. Qui, en ce moment-là, a parlé ?

Vous avez déjà fait un rêve. Et au réveil, vous avez été stupéfait de ce que ce rêve contenait — d'images, de désirs, de violences peut-être, dont vous ne saviez pas qu'ils habitaient en vous. Pendant huit heures, quelque chose a pensé à votre place. Mais quoi ?

Ces expériences sont quotidiennes. Et pourtant, prises ensemble, elles posent un problème redoutable. Si je suis transparent à moi-même, comment se fait-il qu'il y ait, en moi, des contenus que je ne sais pas avoir, des paroles que je ne voulais pas dire, des actes que je n'ai pas décidés ? Si la conscience est tout ce qui est en moi, comment ce qui n'est pas dans la conscience peut-il agir en moi ?


§ 2. Freud : l'hypothèse de l'inconscient

C'est l'intuition que développe Sigmund Freud (1856–1939), médecin viennois, inventeur de la psychanalyse. À partir de ses années de clinique avec des patientes hystériques, dans les années 1890, Freud découvre que les symptômes (paralysies, phobies, obsessions) ont un sens — mais un sens que le malade lui-même ignore. Il en tire une hypothèse qui va boulever ser la philosophie : il existe, dans le psychisme humain, des pensées, des désirs, des mémoires qui pensent en moi sans être dans ma conscience. C'est ce que Freud appelle l'inconscient.

Attention : l'inconscient freudien n'est pas simplement « ce à quoi je ne pense pas en ce moment ». Ça, c'est ce que Freud appelle le préconscient : ce qui n'est pas présent à ma conscience mais que je peux y faire revenir par un simple effort (par exemple, mon numéro de téléphone, qui n'est pas dans mon esprit en ce moment mais que je peux me rappeler en une seconde). L'inconscient au sens strict est plus radical : ce sont des contenus que je ne peux pas faire remonter à ma conscience, parce qu'une force, en moi, les y maintient. Cette force, Freud l'appelle le refoulement.

Trois preuves de l'inconscient

Freud ne postule pas l'inconscient : il prétend en montrer trois preuves, accessibles à tous.

Le rêve. Dans L'Interprétation des rêves (1900), Freud avance l'idée que le rêve n'est pas du bruit psychique : c'est la réalisation déguisée d'un désir refoulé. Le rêve a un contenu manifeste (ce que je me souviens du rêve au réveil) et un contenu latent (ce que le rêve « voulait » dire vraiment, et qui a été déformé par la censure du sommeil). Interpréter un rêve, c'est remonter du manifeste au latent.

Le lapsus et l'acte manqué. Dans Psychopathologie de la vie quotidienne (1901), Freud montre que les « petites erreurs » du quotidien (mots de travers, oublis, gestes ratés) ne sont pas des accidents aléatoires : -mêmozeijoizjefoijojoijoijoijoijoijelles trahissent un désir contraire à ce que la conscience voulait exprimer. Quand un député ouvre une séance en disant « je déclare cette séance close », ce n'est pas un hasard.