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Après avoir vu les promesses et les dangers de la création (S10), cette séquence affronte la grande question du XXᵉ siècle : que faire des violences extrêmes que l'humanité a produites — guerres mondiales, totalitarismes, Shoah, génocides ? Comment penser une histoire qui ne soit pas, comme on l'avait cru au XIXᵉ siècle, un long progrès rationnel vers le bien, mais qui contient des ruptures abominables ? Et comment, surtout, témoigner de ces ruptures, pour qu'elles ne soient ni oubliées ni répétées ? Cette séquence vous mène dans la pensée politique et historique la plus douloureuse, mais aussi la plus nécessaire, de notre temps. Avec Walter Benjamin et Primo Levi, vous apprendrez ce que veut dire faire de l'histoire avec les vaincus, et ce que veut dire témoigner quand la parole semble impossible.
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Un lecteur d'aujourd'hui peut avoir du mal à imaginer dans quel optimisme intellectuel l'Europe est entrée au XXᵉ siècle. Au tournant de 1900, la majorité des penseurs occidentaux étaient persuadés d'une chose : l'humanité progresse. Les sciences s'étendaient, les démocraties se répandaient, le commerce mondial reliait les nations, l'éducation publique créait des citoyens libérés de l'ignorance. L'histoire, croyait-on, marchait dans un sens : celui du droit, de la raison, de la civilisation. Les violences anciennes (guerres, esclavages, fanatismes) étaient des retards, destinés à disparaître.
Quarante-cinq ans plus tard, l'Europe était un champ de ruines. Deux guerres mondiales avaient fait près de 80 millions de morts. Le continent qui avait inventé les Lumières avait inventé aussi les camps d'extermination. Le pays qui avait donné Goethe, Bach, Kant — l'Allemagne — avait planifié industriellement le meurtre de six millions de Juifs. À Hiroshima et Nagasaki, la science avait offert aux hommes la capacité d'anéantir leur propre espèce.
Devant ce bilan, l'idée d'un progrès de l'histoire devenait obscène. Theodor Adorno, en 1949, formulait la question fondamentale : est-il encore possible d'écrire un poème après Auschwitz ? Et cette question, dont l'inten sité demeure intacte, recouvre une question plus large : que peut faire la pensée, que peut faire l'écriture, devant l'extrême de l'inhumain ?
Cette séquence vous fait travailler deux réponses, complémentaires. La première est philosophique : celle de Walter Benjamin, qui invente, en 1940, une nouvelle manière de penser l'histoire — du point de vue des vaincus. La seconde est littéraire et témoigniale : celle de Primo Levi, qui, sorti d'Auschwitz, consacre sa vie à raconter ce qu'il a vu, même quand cela semble irracontable.
Pour comprendre la rupture, il faut comprendre l'optimisme qui précédait. Plusieurs grandes philosophies de l'histoire avaient nourri cet optimisme au XIXᵉ siècle.
Hegel (1770-1831), dans ses Leçons sur la philosophie de l'histoire, voyait l'histoire universelle comme la marche progressive de la Raison (qu'il appelle l'Esprit) vers la pleine conscience de soi. Les guerres, les souffrances, les destructions sont, pour Hegel, le « tribunal de l'histoire » : un mécanisme pénible mais nécessaire par lequel l'Esprit progresse. Aucune souffrance individuelle ne compte ; ce qui compte, c'est l'avenir vers lequel cette souffrance contribue.
Marx (1818-1883) reprend la structure hegelienne en lui donnant un contenu matérialiste. L'histoire est la lutte des classes ; chaque étape (esclavage, féodalité, capitalisme) prépare l'étape suivante ; le terme final est la société sans classes, c'est-à-dire l'émancipation universelle. La violence révolutionnaire elle-même est justifiée par le bien qu'elle prépare.