Socrate vient d'être condamné à mort et doit proposer une peine alternative. Ses accusateurs suggèrent implicitement qu'il pourrait s'exiler et vivre en silence ailleurs.

« Peut-être alors quelqu'un pourrait-il dire : "Mais Socrate, en gardant le silence et en menant une vie tranquille, ne serais-tu pas capable de vivre parmi nous après ton départ d'Athènes ?" Voilà précisément ce qu'il y a de plus difficile à faire comprendre à certains d'entre vous.

Si en effet je dis que cela reviendrait à désobéir au dieu, c'est-à-dire à trahir la mission divine qui m'a été confiée [Socrate fait référence à l'oracle de Delphes qui l'a désigné comme le plus sage des hommes, ce qu'il interprète comme un ordre divin de questionner ses concitoyens pour révéler leur ignorance], et que pour cette raison il m'est impossible de garder le silence, vous ne me croirez pas, pensant que j'use d'ironie [Les Athéniens connaissent la réputation de Socrate pour son ironie (εἰρωνεία), cette feinte ignorance par laquelle il prétend ne rien savoir tout en démontrant l'ignorance d'autrui]. Et si d'autre part je vous dis que cela se trouve être justement le plus grand bien pour l'homme - cette pratique quotidienne qui consiste à tenir des discours sur la vertu, ainsi que sur tous ces autres sujets que vous m'entendez examiner en dialoguant et en scrutant à la fois moi-même et les autres [Description de l'ἔλεγχος (elenchos), l'examen critique par questions-réponses qui constitue la méthode philosophique de Socrate.] - et que la vie non-examinée ne vaut pas la peine d'être vécue par l'homme, ces paroles-là vous convaincront encore moins.

Pourtant les choses sont bien ainsi, comme je l'affirme, ô hommes d'Athènes, mais il n'est pas facile de vous en persuader [Socrate souligne ici le paradoxe central : ce qui est le plus bénéfique (l'examen philosophique) est ce que les gens acceptent le moins volontiers]. En même temps, je n'ai pas l'habitude de me juger digne d'un quelconque mal. Car si j'avais de l'argent, j'aurais proposé une amende d'autant d'argent que j'aurais eu l'intention de payer - cela ne m'aurait causé aucun dommage. Mais maintenant je n'en ai pas, à moins que vous ne vouliez bien me condamner à une amende correspondant à ce que je pourrais payer. Je pourrais peut-être vous payer environ une mine d'argent [Une mine (μνᾶ) valait environ 100 drachmes, soit le salaire de 3-4 mois d'un ouvrier qualifié. Somme dérisoire comparée à la peine de mort, ce qui souligne le mépris de Socrate pour les biens matériels] ; c'est donc à cette somme que je m'évalue. » ~ Platon, Apologie de Socrate, 38a, (399 av. J.-C.)