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📍 Lien avec la séance précédente (Séance 7 : "L'art doit-il nécessairement être utile socialement ?") :
Dans la séance précédente, nous avons interrogé la fonction de l’art dans la société : l’art doit-il être utile ou peut-il revendiquer une autonomie par rapport aux attentes sociales ? L’art apparaissait alors comme une expression privilégiée de la liberté de l’esprit, capable de transformer notre vision du monde sans se réduire à un simple outil.
Dans cette nouvelle séance, nous retrouvons cette tension entre liberté et utilité, mais déplacée vers la technique. Nous ne demandons plus si l’art doit être utile, mais jusqu’où la technique peut transformer l’humain lui-même : la puissance technique qui manifeste notre liberté risque-t-elle aussi de nous déshumaniser ?
Ainsi, après avoir questionné la responsabilité sociale de l’artiste, nous interrogeons maintenant la responsabilité de l’être humain vis-à-vis de sa propre transformation technique : l’homme techniquement augmenté est-il encore pleinement humain, ou devient-il autre chose qu’un être humain ordinaire ?
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Depuis la science moderne, avec Descartes, l’être humain cherche à se rendre « comme maître et possesseur de la nature » : il transforme le monde par la connaissance scientifique et les techniques qui en découlent.
Pendant longtemps, ces techniques sont restées externes à l’être humain : outils, machines, instruments, prothèses, ordinateurs.
Un tournant s’opère avec les interfaces cerveau–machine. Le 20 janvier 2019, Neuralink parvient à implanter une puce permettant à des personnes tétraplégiques de contrôler un ordinateur par la pensée, retrouvant ainsi une forme d’emprise sur le monde.
La technique ne se contente plus de prolonger le corps de l’extérieur : elle pénètre le cerveau, modifie directement notre manière d’agir et potentiellement de penser.
Tension de départ : Jusqu’où peut-on utiliser la technique pour réparer ou augmenter l’être humain ? L’« homme augmenté » de demain sera-t-il seulement plus humain (différence de degré), ou bien deviendra-t-il un être d’une autre nature que l’humain moyen d’aujourd’hui (différence de nature) ?
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Objectif : faire émerger la problématique à partir de situations concrètes.
Consigne (travail en groupes)
On présente 3 situations brèves :
Travail demandé :
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« Imiter est naturel aux hommes et se manifeste dès leur enfance (l'homme diffère des autres animaux en ce qu'il est très apte à l'imitation et c'est au moyen de celle-ci qu'il acquiert ses premières connaissances) et, en second lieu, tous les hommes prennent plaisir aux imitations. Un indice est ce qui se passe dans la réalité : des êtres dont l'original fait peine à la vue, nous aimons à en contempler l'image exécutée avec la plus grande exactitude ; par exemple, les formes des animaux les plus vils et des cadavres. Une raison en est encore qu'apprendre est très agréable non seulement aux philosophes, mais pareillement aussi aux autres hommes ; seulement ceux-ci n'y ont qu'une faible part. On se plaît à la vue des images parce qu'on apprend en les regardant, et on déduit ce que représente chaque chose, par exemple que cette figure c'est un tel. Si on n'a pas vu auparavant l'objet représenté, ce n'est plus comme imitation que l'œuvre pourra plaire, mais à raison de l'exécution, de la couleur ou d'une autre cause de ce genre. »
Aristote, Poétique, 1448 b 6-19
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Ce texte éclaire la question de l'homme techniquement augmenté sous plusieurs angles :
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« § 6. J'ajoute ceci : partout où il y a un objectif à atteindre, tout ce qui vient avant et tout ce qui vient après est organisé en fonction de cet objectif. Par conséquent, la manière dont une chose est réalisée correspond exactement à sa nature, et inversement, sa nature détermine la manière dont elle est réalisée, du moins quand rien ne vient faire obstacle. Or, puisque cette chose est réalisée en vue d'un certain objectif, c'est donc que cet objectif fait partie de sa nature même.
Prenons un exemple pour bien comprendre : supposons que la nature soit capable de construire une maison. Dans ce cas, cette maison construite par la nature serait exactement identique à celle que nous construisons aujourd'hui grâce à nos techniques. Et si, à l'inverse, nos techniques humaines pouvaient créer les choses naturelles aussi bien que la nature elle-même, alors nos techniques produiraient exactement ce que produit la nature. Cela montre bien que l'un et l'autre sont faits l'un pour l'autre.
De manière générale, on peut dire que nos techniques humaines accomplissent parfois des choses que la nature n'arrive pas à faire, et parfois elles imitent simplement la nature. Or, puisque les créations humaines ont toujours une raison d'être et un objectif, il est évident que les choses naturelles doivent elles aussi en avoir un. D'ailleurs, que ce soit dans les créations humaines ou dans les créations naturelles, les éléments qui viennent après entretiennent avec ceux qui viennent avant exactement le même type de relation. »
Aristote, Physique, II, 8, 199 a 15-17
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Ce second texte est particulièrement éclairant pour notre problématique :
Ces deux passages d'Aristote permettent de penser l'homme techniquement augmenté non pas comme une rupture avec la nature humaine, mais comme son accomplissement. L'imitation (texte 1) et la technique (texte 2) sont naturelles à l'homme. Les technologies d'augmentation pourraient donc s'inscrire dans cette continuité.
Cependant, la question reste ouverte : l'augmentation respecte-t-elle la finalité propre de l'être humain, ou crée-t-elle un être d'une autre nature ? Aristote nous donne les outils conceptuels pour penser cette tension, sans la résoudre définitivement.
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« La technique moderne, en tant qu'elle révèle le monde d'une certaine manière, n'est donc pas simplement une création humaine. [...] Cette provocation rassemble l'humanité autour de cette tâche : transformer la réalité en ressources disponibles. [...] Nous appelons maintenant "Arraisonnement" cet appel provocateur qui pousse l'humanité à révéler le réel sous la forme de ressources mobilisables. [...] Par "Arraisonnement", nous désignons donc cette force qui interpelle l'être humain, c'est-à-dire qui le provoque à dévoiler la réalité comme un stock de ressources selon le mode de la mise à disposition. Nous appelons ainsi le mode de révélation qui gouverne l'essence de la technique moderne et qui n'a lui-même rien de technique. [...] Ce n'est donc ni un acte humain, ni encore moins un simple outil entre les mains de l'homme. La conception purement utilitaire et purement anthropologique de la technique devient donc obsolète dans son principe. [...]
Il reste néanmoins vrai que l'homme de l'époque technique est sollicité pour révéler le monde d'une manière particulièrement frappante. Cette révélation concerne d'abord la nature en tant que principal réservoir de ressources énergétiques. [...] La physique moderne n'est pas expérimentale parce qu'elle applique des instruments à la nature pour l'interroger, mais c'est l'inverse : c'est parce que la physique [...] somme la nature de se montrer comme un ensemble calculable et prévisible de forces que l'expérimentation est mobilisée pour l'interroger. [...]
Le danger de l'Arraisonnement L'essence de la technique moderne met l'être humain sur le chemin de cette révélation par laquelle, de manière plus ou moins visible, le réel devient partout ressource disponible. [...] Mais si le destin nous gouverne selon le mode de l'Arraisonnement, alors celui-ci représente le danger suprême. [...] Dès que ce qui n'est plus caché n'est même plus un objet pour l'homme, mais ne le concerne plus qu'en tant que ressource disponible, et que l'homme lui-même, dans ce monde sans objets, n'est plus que celui qui gère les ressources, — alors l'homme marche au bord extrême du précipice, il va vers le point où lui-même ne doit plus être considéré que comme une ressource. [...] L'Arraisonnement ne menace pas seulement l'homme dans son rapport à lui-même et à tout ce qui existe. [...] L'Arraisonnement cache surtout cette autre révélation qui, au sens de la création artistique, produit et fait apparaître la chose présente. [...]
Ce qui sauve dans le danger La menace qui pèse sur l'homme ne vient pas en premier lieu des machines et appareils techniques, dont l'action peut éventuellement être mortelle. La menace véritable a déjà atteint l'homme dans son être. Le règne de l'Arraisonnement nous menace de cette possibilité : que l'homme se voie refuser de revenir à une révélation plus originelle et d'entendre ainsi l'appel d'une vérité plus fondamentale. [...] Mais là où il y a danger, là aussi Croît ce qui sauve. [...] "Sauver" signifie : ramener à l'essence, afin de faire apparaître celle-ci pour la première fois selon sa manière propre. [...] Il faut donc au contraire que ce soit justement l'essence de la technique qui abrite en elle la croissance de ce qui sauve. [...] La question de la technique est la question de cette constellation dans laquelle la révélation et l'occultation, dans laquelle l'être même de la vérité se produisent. »
Martin Heidegger, La Question de la technique (1958)
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Ce texte de Heidegger offre un contrepoint critique aux textes d'Aristote et éclaire les dangers de l'homme techniquement augmenté :
1. L'homme comme ressource :
2. La perte de l'essence humaine :
3. Au-delà de la simple utilité :
4. Ce qui peut sauver :
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