Extrait 1 - Pascal (pari) :

Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre raison de leur créance, eux qui professent une religion dont ils ne peuvent rendre raison ? Ils déclarent en l’exposant au monde que c’est une sottise, stultitiam : et puis vous vous plaignez de ce qu’ils ne la prouvent pas. S’ils la prouvaient, ils ne tiendraient pas parole. C’est en manquant de preuve qu’ils ne manquent pas de sens. – Oui, mais encore que cela excuse ceux qui l’offrent telle, et que cela les ôte du blâme de la produire sans raison, cela n’excuse pas ceux qui la reçoivent. Examinons donc ce point et disons : Dieu est ou il n’est pas. Mais de quel côté pencherons‑nous ? La raison n’y peut rien déterminer. Il y a un chaos infini qui nous sépare. Il se joue un jeu à l’extrémité de cette distance infinie, où il arrivera croix ou pile. Que gagerez‑vous ? Par raison vous ne pouvez faire ni l’un ni l’autre. Par raison vous ne pouvez défendre nul des deux.

Ne blâmez donc pas de fausseté ceux qui ont pris un choix, car vous n’en savez rien. – Non, mais je les blâmerai d’avoir fait, non ce choix, mais un choix, car encore que celui qui prend croix et l’autre soient en pareille faute, ils sont tous deux en faute. Le juste est de ne point parier.

Oui, mais il faut parier. Cela n’est pas volontaire, vous êtes embarqué. Lequel prendrez‑vous donc ? Voyons. Puisqu’il faut choisir, voyons ce qui vous intéresse le moins. Vous avez deux choses à perdre : le vrai et le bien, et deux choses à engager, votre raison et votre volonté, votre connaissance et votre béatitude ; et votre nature a deux choses à fuir, l’erreur et la misère. Votre raison n’est pas plus blessée, puisqu’il faut nécessairement choisir, en choisissant l’un que l’autre. Voilà un point vidé. Mais votre béatitude ? Pesons le gain et la perte en prenant croix que Dieu est. Estimons ces deux cas : si vous gagnez, vous gagnez tout, si vous perdez, vous ne perdez rien. Gagez donc qu’il est sans hésiter. – Cela est admirable. Oui, il faut gager. Mais je gage peut‑être trop. Voyons. Puisqu’il y a pareil hasard de gain et de perte, si vous n’aviez qu’à gagner deux vies pour une, vous pourriez encore gager. Mais s’il y en avait trois à gagner, il faudrait jouer (puisque vous êtes dans la nécessité de jouer), et vous seriez imprudent, lorsque vous êtes forcé à jouer, de ne pas hasarder votre vie pour en gagner trois à un jeu où il y a pareil hasard de perte et de gain. Mais il y a une éternité de vie et de bonheur. Et cela étant, quand il y aurait une infinité de hasards dont un seul serait pour vous, vous auriez encore raison de gager un pour avoir deux, et vous agiriez de mauvais sens, étant obligé à jouer, de refuser de jouer une vie contre trois à un jeu où d’une infinité de hasards il y en a un pour vous, s’il y avait une infinité de vie infiniment heureuse à gagner : mais il y a ici une infinité de vie infiniment heureuse à gagner, un hasard de gain contre un nombre fini de hasards de perte, et ce que vous jouez est fini. Cela ôte tout parti. Partout où est l’infini et où il n’y a pas infinité de hasards de perte contre celui de gain, il n’y a point à balancer, il faut tout donner. Et ainsi, quand on est forcé à jouer, il faut renoncer à la raison pour garder la vie plutôt que de la hasarder pour le gain infini aussi prêt à arriver que la perte du néant.

Blaise Pascal, Pensées, Preuves par discours I (Laf. 418-426 - Sel. 680) (1670)

Extrait 2 - Kierkegaard (foi et médiation) :

Et néanmoins ce recul est un progrès, en tant que s’approfondir en quelque chose signifie progresser. In abstracto et sur le papier l’illusion consiste en ce que l’individu doit à la façon d’Icare décoller vers la tâche idéale. Mais ce progrès, étant chimérique, est un pur recul, et toutes les fois qu’un existant commence dans cette voie l’inspecteur de l’existence (l’éthique) lui fait remarquer qu’il se rend coupable, même quand il ne le remarque pas. Par contre, plus l’individu s’approfondit et approfondit sa tâche dans l’existence, plus il marche en avant, malgré que, pour ce qui est de l’expression, il aille, si l’on veut, à reculons. Mais, de même que toute réflexion un peu profonde est un retour vers le fondamental, de même le rappel de la tâche vers le concret est justement un approfondissement dans l’existence. En comparaison avec la totalité de la tâche, la réalisation d’une petite partie de celle-ci est un regrès, et pourtant elle constitue un progrès en comparaison du fait d’avoir cette tâche entière devant les yeux, sans en rien réaliser. J’ai lu quelque part l’analyse d’un drame hindou, je n’ai pas lu le drame lui-même Deux armées sont rangées en bataille l’une en face de l’autre. Juste au moment où la bataille doit com mencer, le général s’abîme dans ses pensées Là-dessus commence le drame qui contient ces pensées [Bhagavad-Gita]. Ainsi se manifeste aux yeux d’un existant la tâche à accomplir, et l’on a un instant l’illusion que cette méditation était tout : que la tâche est maintenant finie (car le commencement a toujours une certaine ressemblance avec la fin), mais sur ces entrefaites intervient l’existence, et plus on s’approfondit dans l’existence en agissant et en s’efforçant (ceci est le signe distinctif essentiel du plan de l’existence, tandis qu’un penseur fait plus ou moins abstraction de l’existence), plus on s’éloigne, en la remplissant, de la tâche qu’on s’est assignée.

~ Søren Kierkegaard, Post-scriptum aux Miettes philosophiques, § 3. L’expression décisive du pathos existentiel est la faute (1846)