Si notre âme est une par l'accord des divers éléments qui la composent, elle n'est point, cependant, absolument simple. Seule sa partition explique cet antagonisme phénomène courant de la vie psychologique- qui dresse le désir contre une volonté adverse. On ne pourrait en effet admettre sans contradiction que l'âme tout entière voulût à la fois et ne voulût pas, et fût, en quelque sorte, sa propre ennemie. Aussi bien un examen attentif nous permet-il de distinguer dans l'âme trois. parties, correspondant chacune à chacune aux trois classes de la cité. A la classe dirigeante correspond la raison , qui délibère et commande aux inclinations et aux désirs . La classe des gardiens a son pendant dans le courage qui, normalement, est l'auxiliaire de la raison, comme les guerriers sont les auxiliaires des chefs. Enfin, à la classe des artisans et des hommes de négoce, gens de peu voués à des besognes grossières *, répond, dans l'âme, l'appétit sensuel qui pourvoit aux besoins élémentaires de nutrition, de conservation et de reproduction. L'âme humaine étant donc composée des mêmes parties que la cité, nous devons y trouver, pareillement distribuées, les mêmes vertus. Par suite, si la justice consiste dans l'État à ce que chaque classe remplisse uniquement la fonction qui convient à sa nature, elle consistera dans l'individu à ce que chaque élément de l'âme se cantonne strictement dans son rôle, autrement dit à ce que ni l'élément appétitif ni le courageux ne se substituent au raisonnable pour le gouvernement de l'âme et la conduite de la vie . L'injustice provient précisément de cette substitution, qui s'opère par la révolte des parties inférieures contre l'autorité légitime de la partie la plus noble .

Platon, République, livre IV, V. LA JUSTICE DANS LA CITÉ ET DANS L'INDIVIDU (380 av. J.-C.)