Dans la fiche précédente, nous avons vu que Platon fonde toute connaissance sur les Idées éternelles et parfaites, et que l'âme humaine, tripartite et immortelle, peut accéder à ces Idées par la réminiscence. Mais à quoi sert de connaître le Bien en théorie si l'on ne sait pas comment bien vivre et bien gouverner ?
C'est ici que la métaphysique de Platon devient une éthique et une politique. Socrate avait montré que la vertu est une connaissance : celui qui sait ce qu'est le bien agit bien. Platon prolonge cette intuition en se demandant : comment organiser une cité entière pour que la justice y règne ? Sa réponse est audacieuse — et dérangeante : seuls ceux qui connaissent le Bien (les philosophes) sont légitimes pour gouverner. La démocratie, qui confie le pouvoir à des citoyens ignorants manipulés par des sophistes, est une forme corrompue de gouvernement.
Cette thèse pose un problème fondamental qui traverse toute la philosophie politique : le pouvoir doit-il revenir à ceux qui savent, ou à ceux qui sont gouvernés ? La compétence légitime-t-elle l'autorité ?
Platon écrit après la mort de Socrate (399 av. J.-C.), condamné par un tribunal démocratique. Cet événement est décisif : il convainc Platon que la démocratie athénienne, livrée aux passions de la foule et à l'habileté des démagogues, est incapable de rendre la justice. Athènes a par ailleurs été ravagée par la guerre du Péloponnèse, la tyrannie des Trente, et l'instabilité politique récurrente.
Platon cherche donc un modèle politique qui ne dépende ni du caprice populaire ni de la force brute, mais de la connaissance du Bien. Il rédige La République (vers 375) où il décrit une cité idéale gouvernée par des philosophes, puis, à la fin de sa vie, Les Lois (vers 347), œuvre plus réaliste où il tente de définir les règles concrètes d'une cité juste.
Le lien entre éthique et politique est, chez Platon, structurellement analogique : l'âme individuelle et la cité ont la même structure tripartite, et la justice consiste, dans les deux cas, à ce que chaque partie remplisse sa fonction propre.
Sur l'exemple de Socrate, Platon soutient que la vertu consiste à savoir et poursuivre le Bien. Il identifie quatre vertus fondamentales (vertus cardinales), chacune liée à une partie de l'âme :
| Vertu | Partie de l'âme | Signification |
|---|---|---|
| Sagesse (sophia) | Âme rationnelle | Capacité de connaître le Bien et de guider l'action selon la raison |
| Courage (andreia) | Âme irascible (héroïque) | Capacité de maintenir ses convictions face au danger et à la difficulté |
| Tempérance (sôphrosynè) | Âme concupiscente | Maîtrise des désirs et des appétits corporels |
| Justice (dikaiosynè) | L'âme dans son ensemble | Réalisée lorsque les trois parties de l'âme remplissent chacune leur fonction propre : la raison commande, le courage obéit et soutient, les désirs sont maîtrisés |
La justice n'est donc pas une vertu parmi d'autres : elle est l'harmonie des trois autres. Un individu est juste quand son âme est ordonnée.
Platon crée un modèle étatique idéal (utopie) structuré en trois classes, directement analogues aux trois parties de l'âme :
| Classe | Fonction | Vertu | Partie de l'âme correspondante |
|---|---|---|---|
| Les dirigeants (philosophes-rois) | Gèrent le gouvernement | Sagesse | Âme rationnelle |
| Les guerriers (gardiens) | Gèrent la défense militaire | Courage | Âme irascible |
| Les ouvriers (artisans, agriculteurs) | Fournissent les besoins matériels | Tempérance | Âme concupiscente |
La justice dans la cité est réalisée lorsque chaque citoyen accomplit la tâche propre à sa classe — exactement comme la justice dans l'âme est réalisée quand chaque partie remplit sa fonction.
Platon fait la promotion d'un régime aristocratique au sens étymologique : le « gouvernement des meilleurs » (aristoi). Les meilleurs ne sont pas les plus riches ni les plus forts, mais les philosophes — ceux qui connaissent et poursuivent le Bien.