Nous avons vu que Platon construit un programme éducatif extrêmement exigeant pour former les futurs dirigeants-philosophes : gymnastique, musique, sciences, dialectique… sur plus de quarante ans. Mais dans ce programme, un grand absent : l'art. Poésie, peinture, théâtre — autant de pratiques centrales dans la culture grecque, omniprésentes dans l'éducation traditionnelle — sont exclues du curriculum philosophique.
Pourquoi une telle méfiance ? Dans une civilisation où Homère est le « maître de la Grèce » et où la tragédie est un événement civique majeur, la condamnation platonicienne de l'art est un geste radical. Platon ne reproche pas à l'art d'être laid ou ennuyeux — au contraire, c'est précisément parce qu'il est séduisant qu'il est dangereux. Le problème est triple : l'art trompe (il éloigne du vrai), l'art corrompt (il propose de mauvais modèles), et l'art enivre (il court-circuite la raison). Ce qui soulève une question fondamentale : l'art est-il un allié ou un ennemi de la vérité ?
Dans la Grèce antique, l'art n'est pas un loisir privé : c'est une institution éducative et politique. Les poèmes d'Homère (Iliade, Odyssée) servent de manuels scolaires et de références morales. Les tragédies d'Eschyle, Sophocle et Euripide sont représentées lors de fêtes religieuses civiques (les Grandes Dionysia) devant toute la cité. L'art forme les âmes : il transmet des modèles de comportement, des valeurs, une vision du monde.
Or Platon constate que ces modèles sont souvent désastreux : chez Homère, les dieux mentent, se jalousent, se battent ; les héros pleurent, cèdent à la colère, sont dominés par leurs passions. Si l'art forme les âmes, alors un mauvais art forme de mauvaises âmes. Pour Platon, qui pense que le soin de l'âme est le but ultime de la philosophie, c'est inacceptable.
De plus, dans le cadre de sa métaphysique, l'art occupe le degré le plus bas de la connaissance : les choses sensibles sont déjà des copies des Idées — et l'art est une copie de ces copies. L'artiste n'accède jamais au réel : il ne fait que reproduire des apparences.
Pour Platon, l'art est une chose négative qui participe à une déséducation. Sa critique repose sur trois arguments :
| Problème | Explication |
|---|---|
| Modèles de comportement | La poésie et le théâtre montrent des dieux et des héros qui mentent, pleurent, cèdent à la colère, à la peur, à la luxure. Le spectateur s'identifie à eux et imite leurs défauts. |
| Frivolité | L'art flatte les émotions (pitié, terreur, rire) plutôt qu'il n'élève la raison. Il encourage la complaisance envers les passions au lieu de les maîtriser. |
| Danger éducatif | Si l'éducation vise à former des âmes justes et équilibrées (sagesse, courage, tempérance), alors un art qui glorifie le désordre passionnel est un obstacle à la vertu. |
C'est l'argument métaphysique, le plus célèbre. Il repose sur la théorie des Idées :
| Niveau | Exemple | Degré de réalité |
|---|---|---|
| L'Idée (monde intelligible) | L'Idée de Lit | Réalité parfaite — le modèle éternel |
| La chose (monde sensible) | Le lit fabriqué par le menuisier | Copie de l'Idée — réalité imparfaite |
| L'œuvre d'art | Le lit peint par l'artiste | Copie de la copie — apparence d'apparence |
L'artiste est donc à trois degrés du vrai. Le menuisier, au moins, s'inspire de l'Idée pour fabriquer quelque chose d'utile. L'artiste ne fait que reproduire l'apparence extérieure de la chose, sans en comprendre ni l'essence ni la fonction. L'art est une imitation d'une imitation (mimèsis de mimèsis).
| Problème | Explication |
|---|---|
| L'inspiration | L'artiste (en particulier le poète) ne crée pas par savoir mais par inspiration divine (enthousiasmos = « être habité par un dieu »). Il est possédé, transporté — hors de lui-même. |
| Perte du jugement | Cette possession divine atténue la capacité de juger rationnellement. L'artiste inspiré ne sait pas ce qu'il dit ni pourquoi il le dit. Il produit des effets puissants sur les âmes sans en comprendre la portée. |
| Danger | Si l'art agit sur les âmes sans passer par la raison, il est un pouvoir irrationnel — comparable au pouvoir du sophiste, mais plus insidieux car plus séduisant. |
C'est pour ces trois raisons que l'art est exclu du curriculum de la formation philosophique dans La République. Platon va jusqu'à proposer d'expulser les poètes de la cité idéale — non par mépris personnel, mais parce que l'enjeu est le soin de l'âme et la formation de citoyens justes.