"La période qui s'étend entre la naissance et l'acquisition du langage est marquée par un développement mental extraordinaire. On en soupçonne souvent mal l'importance, puisqu'il ne s'accompagne pas de paroles permettant de suivre pas à pas le progrès de l'intelligence et des sentiments, comme ce sera le cas plus tard. Il n'en est que plus décisif pour toute la suite de l'évolution psychique : il ne consiste pas moins, en effet, qu'en une conquête, par les perceptions et les mouvements, de tout l'univers pratique entourant le petit enfant. Or, cette « assimilation sensori-motrice » du monde extérieur immédiat réalise en fait, en dix-huit mois ou deux ans, toute une révolution copernicienne en petit : tandis qu'au point de départ de ce développement, le nouveau-né ramène tout à lui, ou, plus précisément, à son propre corps, au point d'arrivée, c'est-à-dire lorsque débutent le langage et la pensée, il se situe déjà pratiquement, à titre d'élément ou de corps parmi les autres, dans un univers qu'il a construit peu à peu et qu'il sent désormais comme extérieur à lui."
"[...] il est facile de montrer que durant les premiers mois, le nourrisson ne perçoit pas des objets proprement dits. Il reconnaît certains tableaux sensoriels familiers, c'est entendu, mais le fait de les reconnaître lorsqu'ils sont présents n'équivaut nullement à les situer quelque part lorsqu'ils sont en dehors du champ perceptif. Il reconnaît en particulier les personnes et sait bien qu'en criant il fera revenir sa maman lorsqu'elle disparaît : mais cela ne prouve pas non plus qu'il lui attribue un corps existant dans l'espace lorsqu'il ne la voit plus. En fait, lorsque le nourrisson commence à saisir ce qu'il voit, il ne présente, au début aucune conduite de recherche lorsque l'on recouvre les jouets désirés d'un mouchoir et cela bien qu'il ait suivi des yeux tout ce que l'on faisait. Dans la suite, il cherchera l'objet caché, mais sans tenir compte de ses déplacements successifs comme si chaque objet était lié à une situation d'ensemble et ne constituait pas un mobile indépendant. Ce n'est que vers la fin de la première année que les objets sont recherchés lorsqu'ils viennent de sortir du champ de la perception, et c'est à ce critère que l'on peut reconnaître un début d'extériorisation du monde matériel. Bref, l'absence initiale d'objets substantiels puis la construction des objets solides et permanents est un premier exemple de ce passage de l'égocentrisme intégral primitif à l'élaboration finale d'un univers extérieur. L'évolution de l'espace pratique est entièrement solidaire de la construction des objets. Au début il y a autant d'espaces, non coordonnés entre eux, que de domaines sensoriels (espaces buccal, visuel, tactile, etc.) et chacun d'eux est centré sur les mouvements et l'activité propres. L'espace visuel, en particulier, ne connaît pas au début les mêmes profondeurs qu'il construira dans la suite. Au terme de la seconde année, au contraire, un espace général est achevé, comprenant tous les autres, caractérisant les rapports des objets entre eux et les contenant dans leur totalité y compris le corps propre. Or, l'élaboration de l'espace est due essentiellement à la coordination des mouvements, et l'on saisit ici le rapport étroit qui relie ce développement à celui de l'intelligence sensori-motrice elle-même."