On va commencer par un nettoyage. Il faut déblayer le terrain, parce que le mot « liberté » est tellement chargé, tellement saturé d'images pieuses, qu'on ne peut plus rien en faire si on ne le décape pas d'abord.
La liberté, dans la représentation courante, c'est le libre arbitre. C'est la capacité de choisir entre A et B, sans être déterminé par rien. On appelle ça la liberté d'indifférence — et Descartes lui-même reconnaissait que c'était le plus bas degré de la liberté. Pourtant c'est cette image qui domine. L'homme libre, c'est celui qui aurait pu faire autrement. C'est l'homme du « j'aurais pu ».
Or cette représentation repose sur une ignorance. Spinoza le dit avec une netteté tranchante : les hommes se croient libres parce qu'ils sont conscients de leurs désirs mais ignorants des causes qui les déterminent. Un homme qui rêve qu'il parle croirait parler librement. Un enfant croit désirer librement le lait. Une pierre lancée, si elle avait conscience, croirait voler de son propre gré. L'image est saisissante — et elle suffit à faire s'effondrer le libre arbitre comme illusion.
Mais attention : cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de liberté. Cela veut dire qu'il faut en changer le concept.
Si la liberté n'est pas le libre arbitre, qu'est-ce qu'elle est ? Pour Spinoza, la réponse est limpide : la liberté, c'est la puissance d'agir.
Reprenons les bases. Chaque être est un mode de la substance, c'est-à-dire un degré de puissance. Vous êtes un certain quantum de puissance — puissance de penser, puissance d'agir, puissance d'être affecté. Et cette puissance varie. Elle augmente ou elle diminue selon les rencontres que vous faites.
Quand vous rencontrez un corps qui se compose avec le vôtre — un aliment qui vous nourrit, une idée qui vous éclaire, une personne qui vous stimule — votre puissance d'agir augmente. Vous éprouvez de la joie. Et quand vous rencontrez un corps qui décompose vos rapports — un poison, une tristesse, une idée confuse — votre puissance diminue. Vous éprouvez de la tristesse.
La liberté, dans ce cadre, ce n'est pas l'absence de détermination. C'est l'augmentation de la puissance d'agir. Être libre, ce n'est pas être indéterminé, c'est être davantage déterminé par soi-même, c'est-à-dire être cause adéquate de ce qui arrive. Un homme libre, pour Spinoza, c'est un homme qui comprend les causes qui agissent en lui et qui, par cette compréhension même, augmente sa puissance.
C'est une conception intensive de la liberté. Pas : « suis-je libre ou non ? » — mais : « à quel degré suis-je libre ? » La liberté se mesure, elle varie, elle se conquiert par degrés.
Et cette conquête passe par la connaissance. Spinoza distingue trois genres :
La liberté, c'est le passage du premier au deuxième genre, puis du deuxième au troisième. Ce n'est pas une rupture avec le déterminisme — c'est une transformation intérieure du déterminisme.