Il y a une scène inaugurale de la philosophie moderne, et cette scène est un piège. Descartes, dans sa chambre, doute de tout, et découvre qu'il ne peut pas douter qu'il doute. Cogito ergo sum. Je pense, donc je suis. Et de cette certitude, il tire un sujet — un moi pensant, une substance pensante, une chose qui pense.
Tout le monde connaît cette scène. Mais ce que l'on voit moins, c'est ce qu'elle présuppose. Elle présuppose que la conscience est une. Qu'il y a un moi, un seul, identique à lui-même, qui se saisit dans l'acte de penser. Le cogito, c'est l'affirmation d'une identité : je = je. Et cette identité est censée être la chose la plus certaine du monde.
Or c'est précisément cette identité que nous allons mettre en question. Non pas pour dire que le moi n'existe pas — ce serait trop simple, et les philosophies de la « mort du sujet » ont souvent été aussi plates que les philosophies du sujet qu'elles prétendaient renverser. Mais pour montrer que la conscience n'est pas une unité : c'est une multiplicité.
Bergson est le premier à avoir posé le problème avec toute la rigueur nécessaire. Et il le pose à partir d'une distinction apparemment simple, mais dont les conséquences sont immenses : la distinction entre le temps spatialisé et la durée.
Le temps spatialisé, c'est le temps de l'horloge. C'est le temps que l'on mesure, que l'on découpe en secondes, minutes, heures. C'est un temps homogène — chaque seconde est identique à la suivante. C'est le temps de la science, le temps du calcul. Et c'est aussi le temps dans lequel on se représente ordinairement la conscience : une suite d'états mentaux qui se succèdent, comme des perles sur un fil.
Mais la durée, c'est tout autre chose. La durée, c'est le temps tel qu'il est vécu, le temps tel qu'il se fait. Et ce temps-là n'est pas homogène. Il est hétérogène. Chaque moment est qualitativement différent de tous les autres. L'ennui n'a pas la même texture temporelle que la joie. L'attente n'a pas la même épaisseur que l'action. Et surtout : les moments ne se succèdent pas comme des unités discrètes. Ils se pénètrent les uns les autres, ils s'interpénètrent, ils forment un continuum qualitatif où le passé se prolonge dans le présent et où le présent est déjà gros de l'avenir.
Conséquence pour la conscience : si la conscience est durée, alors elle n'est jamais identique à elle-même. À chaque instant, elle est autre chose que ce qu'elle était. Non pas parce qu'elle change — comme si un même sujet passait par différents états — mais parce qu'elle est changement. La conscience ne change pas : elle est le changement même.
Voilà pourquoi le cogito est un piège. Il fige ce qui est essentiellement mouvant. Il dit « je suis » alors qu'il faudrait dire « je deviens ». Il pose une identité là où il n'y a qu'un flux.
Mais il faut aller plus loin que Bergson, ou plutôt, il faut radicaliser ce qu'il a commencé.
L'idée d'un moi unifié — un centre de la conscience, un noyau stable autour duquel gravitent les pensées et les affects — cette idée est non seulement fausse, elle est réactive. Elle est au service d'un certain ordre. L'identité personnelle, le « je suis moi », c'est ce qui permet au pouvoir de vous assigner une place, de vous donner un nom, un numéro, une fonction. Le moi unifié est une exigence sociale avant d'être une vérité psychologique.
Nietzsche l'avait vu avec une clarté remarquable. Dans Par-delà bien et mal (§ 17), il montre que le « je pense » de Descartes contient déjà toute une série de présuppositions injustifiées : que c'est « moi » qui pense, que penser est l'activité d'un sujet, que ce sujet est une cause, etc. En réalité, « ça pense » serait déjà trop dire. Il y a de la pensée, voilà tout. Et cette pensée n'a pas besoin d'un sujet pour se produire.
Ce que Nietzsche entrevoit, nous pouvons le formuler plus rigoureusement : la conscience n'est pas un sujet qui a des états. La conscience est un champ — un champ de forces, d'intensités, de singularités. Il n'y a pas un moi qui éprouve de la joie, de la tristesse, de la colère. Il y a des joies, des tristesses, des colères qui traversent un champ, qui le composent et le recomposent sans cesse.
C'est ce que j'appelle un plan d'immanence de la conscience. Un plan sur lequel des intensités circulent, se croisent, se renforcent ou s'annulent — sans qu'il y ait besoin d'un sujet transcendant pour les unifier.