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Gabarit : présentation · extrait · enjeux · explication linéaire · prolongements
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Le chapitre « Des cannibales » (Essais, livre I, chapitre 31) de Michel de Montaigne paraît dans la première édition de l'œuvre en 1580. Montaigne y exploite une rencontre réelle : vers 1562, à Rouen, il a pu converser (par truchement) avec trois Indiens tupinamba ramenés du Brésil. À partir de ce matériau ethnographique, il construit l'un des premiers grands textes de la tradition occidentale qui renverse le rapport Europe / Nouveau Monde : ce ne sont pas les « cannibales » qui sont barbares, ce sont peut-être les Européens.
Le chapitre se situe dans le contexte des guerres de religion françaises (massacres de la Saint-Barthélemy en 1572, soit huit ans avant la publication). La critique de la « barbarie européenne » que Montaigne développe en filigrane vise donc d'abord les pratiques des chrétiens entre eux. Le détour par le Brésil est aussi un moyen indirect de commenter sa propre société — dispositif que Voltaire, Montesquieu et Diderot reprendront systématiquement.
Or je trouve, pour revenir à mon propos, qu'il n'y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ; comme de vrai, il semble que nous n'avons autre mire de la vérité et de la raison que l'exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. Là est toujours la parfaite religion, la parfaite police, parfait et accompli usage de toutes choses. […] Je pense qu'il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu'à le manger mort, à déchirer, par tourments et par gêhennes, un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux (comme nous l'avons non seulement lu, mais vu de fraîche mémoire, non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion), qu'à le rôtir et manger après qu'il est trepé.
— Montaigne, Essais*, I, 31, « Des cannibales » (1580, extrait)*
1. La sentence axiomatique. « Il n'y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage » : la phrase est construite comme une définition retournée. Elle pose d'abord ce qui devrait être une description (les cannibales sont barbares), puis disqualifie cette description en révélant qu'elle ne porte pas sur l'objet mais sur le sujet qui la profere.
2. La généralisation épistémologique. « Comme de vrai, il semble que nous n'avons autre mire » : Montaigne généralise. Ce n'est pas seulement la catégorie de barbarie qui est ethnocentrique ; toutes nos catégories le sont. Nous prenons l'usage pour la nature, la coutume pour la raison. La phrase est l'une des matrices du relativisme philosophique moderne.
3. La comparaison choc. Montaigne renverse la lecture immediate : le cannibalisme rituel est moins barbare que la torture européenne, parce que les Tupinamba mangent un mort alors que les Européens torturent un vivant. Le critère déplacé (sentience plutôt qu'usage) est rationnel — et il défavorise l'Europe.
4. L'épingle politique. « Non entre des ennemis anciens, mais entre des voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion » : la triple aggravation (concitoyens / pas ennemis / au nom de la religion) achemine la pensée vers les guerres de religion. La condamnation est implicite mais sans ambigüité. Le ton parenthétique souligne paradoxalement la gravité — en passant, Montaigne dénonce.