Héraclite affirmait que tout est mouvement, que rien ne demeure, que le réel est un flux perpétuel de contraires. Les Pythagoriciens soutenaient que le monde est une multiplicité ordonnée par les nombres. Mais à Élée (sud de l'Italie), un penseur radical pose une objection dévastatrice : comment le changement est-il seulement possible ? Pour qu'une chose devienne autre chose, il faudrait qu'elle passe de l'être au non-être — or le non-être, par définition, n'est pas. On ne peut même pas le penser. Donc le changement est impensable. Donc le mouvement est une illusion.
Cette thèse, c'est celle de Parménide — et elle place la philosophie devant un dilemme redoutable : faut-il croire nos sens, qui nous montrent un monde en mouvement, ou notre raison, qui démontre que le mouvement est impossible ? Si la raison a raison contre les sens, alors tout ce que nous voyons, entendons, touchons n'est qu'apparence. La vérité est ailleurs.
L'école d'Élée se développe au Ve siècle av. J.-C. dans une colonie grecque du sud de l'Italie. Elle se constitue en réaction directe contre deux courants :
Ce qui est en jeu est considérable : les Éléates opèrent une rupture radicale entre les sens et la raison. Jusqu'ici, les philosophes ioniens partaient de l'observation de la nature pour remonter au principe. Parménide renverse la démarche : c'est la logique pure qui décide de ce qui est réel, même si cela contredit tout ce que nos yeux nous montrent. Ce geste inaugure la métaphysique occidentale et posera un problème à tous les philosophes qui viendront après (Platon, Aristote, jusqu'à Hegel et Bergson).
Dans son poème philosophique (De la nature), Parménide distingue deux voies :
| Chemin | Ce qu'il enseigne |
|---|---|
| Le chemin de l'opinion (doxa) | Celui des sens et des apparences. Il nous montre un monde multiple, changeant, coloré, mouvant. Mais c'est le domaine de l'illusion : les sens nous trompent. |
| Le chemin de la vérité (alétheia) | Celui de la raison pure. Il conduit à une conclusion nécessaire : l'être est, le non-être n'est pas. |
Si l'on suit la raison jusqu'au bout, on découvre que l'être possède des propriétés nécessaires :
| Caractéristique | Raisonnement |
|---|---|
| Unique | S'il y avait deux êtres, il faudrait quelque chose qui les sépare — du non-être. Or le non-être n'est pas. Donc l'être est un. |
| Non-engendré et impérissable | Naître, c'est passer du non-être à l'être. Mourir, c'est passer de l'être au non-être. Les deux sont impossibles. |
| Éternel | Puisqu'il n'est ni né ni détruit, l'être est de tout temps. |
| Immuable et immobile | Changer, c'est devenir ce qu'on n'était pas — donc passer par le non-être. Impossible. L'être reste identique à lui-même. |
| Fini | L'être est achevé, complet, parfait — semblable à une sphère pleine. L'infini serait indéterminé, donc imparfait. |
Principe fondamental : le non-être n'est pas et ne peut pas être pensé. Penser, c'est toujours penser quelque chose. On ne peut pas penser « rien ». Donc le non-être est littéralement impensable. Toute tentative de le concevoir échoue — car dès qu'on en parle, on en fait un objet, c'est-à-dire un être.