L’humanité en question

Le problème

Où finit l'humain ? La question présuppose qu'il y a un dedans et un dehors : un noyau d'humanité bien défini, entouré de frontières qu'on pourrait repérer. Mais ce noyau n'a jamais existé. L'humain n'est pas une essence : c'est un agencement historique, une certaine configuration de techniques, de savoirs, de rapports sociaux, de discours qui, à un moment donné, a produit la figure de « l'Homme ». Et cette figure est récente : Foucault l'a montré : elle date à peine de deux siècles, et elle est déjà en train de s'effacer « comme à la limite de la mer un visage de sable ».

La question n'est donc pas « quelles sont les limites de l'humain ? » mais : quel agencement a produit la figure de l'Homme, quelles forces la contestent, et quels devenirs s'ouvrent au-delà d'elle ?


I. L'humanisme comme territoire

1. La construction de l'Homme

L'humanisme n'est pas une évidence : c'est un territoire construit historiquement. L'homme comme sujet de droit, comme conscience autonome, comme être rationnel et libre : cette figure s'est constituée à travers un ensemble de pratiques (juridiques, pédagogiques, médicales, politiques) qui ont codé le corps humain d'une certaine manière. L'homme des droits de l'homme est un produit : pas une donnée.

Cela ne signifie pas que l'humanisme soit « faux » ou « inutile ». Cela signifie qu'il est historique : qu'il a émergé dans des conditions spécifiques, qu'il remplit des fonctions spécifiques, et qu'il peut être transformé voire dépassé. L'humanisme est un territoire : on peut le parcourir, le cartographier, et éventuellement en tracer des lignes de fuite.

2. Les exclusions de l'humanisme

Qui est « l'Homme » de l'humanisme ? Historiquement : le mâle, blanc, adulte, propriétaire, européen. Tous les autres : femmes, esclaves, colonisés, enfants, fous : ont dû se battre pour être inclus dans la catégorie « humain ». L'universalisme humaniste est un universalisme tronqué : il proclame l'égalité de tous mais il fonctionne de fait comme un appareil de capture qui définit l'humain à partir d'un modèle particulier et exclut tout ce qui n'y correspond pas.

La machine anthropologique : qui sépare l'humain de l'animal : est aussi une machine politique : elle sépare certains humains d'autres humains en les rejetant du côté de l'animalité, de la sauvagerie, de la folie. La question des « limites de l'humain » est toujours une question de pouvoir : qui a le pouvoir de tracer la limite ?

3. La mort de l'Homme

Foucault annonce la « mort de l'Homme » : non pas la disparition physique des êtres humains, mais la dissolution de la figure de l'Homme comme centre du savoir et de l'histoire. Les sciences humaines elles-mêmes ont contribué à cette dissolution : la linguistique a montré que le langage précède le sujet parlant, la psychanalyse a révélé l'inconscient sous la conscience, l'ethnologie a pluralisé les formes de vie.

La mort de l'Homme n'est pas une catastrophe : c'est une libération. Elle ouvre la possibilité de penser autrement, de concevoir des formes de vie et de pensée qui ne sont plus centrées sur le sujet humain tel que l'humanisme l'a construit.


II. Les devenirs non-humains

1. Devenir-animal (rappel et approfondissement)

Le devenir-animal : étudié en Première : prend ici une signification nouvelle : il n'est plus seulement un thème littéraire (Kafka, Melville), il est une question ontologique sur les limites de l'humain. Si des zones d'indiscernabilité entre l'humain et l'animal sont possibles, alors la frontière entre les deux n'est pas une donnée naturelle mais un agencement que certaines expériences (littéraires, philosophiques, existentielles) peuvent défaire.

Les découvertes de l'éthologie contemporaine confirment ce brouillage : intelligence des corbeaux, culture des cétacés, langage des abeilles : à chaque nouveau résultat, la machine anthropologique doit reculer d'un cran. La question n'est plus « les animaux pensent-ils ? » mais « quels agencements de pensée partageons-nous avec d'autres vivants ? »