Il existe trois sphères d'existence : les sphères esthétique, éthique et religieuse. [...] La sphère esthétique est celle de l'immédiateté, la sphère éthique celle de l'exigence, exigence tellement infinie que l'individu fait toujours faillite, la sphère religieuse est celle de l'accomplissement [...].
Le stade esthétique :
Celui qui vit dans l'esthétique [...] vit esthétiquement. [...] L'esthétique dans un homme est ce par quoi il est immédiatement ce qu'il est ; l'éthique est ce par quoi il devient ce qu'il devient. Celui qui vit dans l'esthétique [...] vit esthétiquement.
[...] L'expression ordinaire qu'on a entendue de tout temps [...] est celle-ci : il faut jouir de la vie. Naturellement, on la varie beaucoup suivant l'idée qu'on se forme de la jouissance, mais tout le monde est d'accord sur la formule : jouir de la vie. Mais celui qui dit qu'il veut jouir de la vie pose toujours une condition qui se trouve hors de l'individu, ou bien dans l'individu, mais indépendante de sa volonté.
[...] Celui qui vit esthétiquement attend tout du dehors. C'est de là que vient l'angoisse maladive avec laquelle beaucoup de gens parlent de ce qu'il y a de terrible dans le fait qu'ils n'ont pas trouvé leur place dans le monde. [...] Une telle angoisse montre toujours que l'individu attend tout de la place, rien de lui-même.
Le passage au stade éthique :
Mon ami ! Je répète ce que je t'ai dit si souvent [...] : ou bien -- ou bien ; [...] Il y a des circonstances dans la vie auxquelles il serait absurde [...] d'appliquer une alternative, un « ou bien -- ou bien » ; mais on trouve aussi des gens dont l'âme est trop dissolue pour comprendre ce que signifie un tel dilemme et dont la personnalité est privée de l'énergie nécessaire pour dire avec passion : « ou bien -- ou bien ».
[...] Le choix lui-même est décisif pour le contenu de la personnalité ; par le choix elle s'enfonce dans ce qui a été choisi, et si elle ne choisit pas, elle dépérit. [...] Ce qui doit être choisi se trouve dans le rapport le plus profond avec celui qui choisit, et lorsqu'il est question d'un choix qui concerne une question vitale, l'individu doit vivre en même temps [...].
[...] Grâce à mon « ou bien -- ou bien » apparaît l'éthique. Il n'est donc pas encore question d'un choix de quelque chose, ni de la réalité de ce qui a été choisi ; mais de la réalité du choix. C'est la chose décisive [...].
[...] Lorsque tout est devenu calme autour de vous, solennel comme une nuit étoilée, lorsque l'âme est seule dans le monde entier, alors apparaît devant elle, non pas un être supérieur, mais la puissance éternelle elle-même [...] et le moi se choisit lui-même ou, plutôt, se reçoit lui-même. [...] La personnalité reçoit l'accolade qui l'ennoblit pour l'éternité.
Le stade éthique :
[...] Celui qui vit éthiquement saura aussi bien choisir sa place ; cependant, s'il sent qu'il a commis une erreur ou qu'il y aura des difficultés qu'il ne peut pas vaincre, alors il ne perd pas courage ; car il n'abandonne pas la souveraineté sur lui-même. Il voit tout de suite ce qu'il y a lieu de faire et agit par conséquent tout de suite.
[...] L'individu éthique est transparent à lui-même et [...] ne vit pas « ins Blaue hinein » [dans le lointain], comme le fait l'individu esthétique. [...] Celui qui vit éthiquement s'est vu lui-même, pénètre toute sa concrétion avec sa conscience [...].
[...] L'individu se choisit donc lui-même comme une concrétion déterminée [...] et il se choisit par conséquent d'après sa continuité. Cette concrétion est la réalité de l'individu ; mais, comme il la choisit d'après sa liberté, on peut dire aussi qu'elle est sa possibilité, ou [...] qu'elle est sa tâche. Car, celui qui vit esthétiquement ne voit partout que des possibilités [...] tandis que celui qui vit éthiquement voit des tâches partout.
Le passage au stade religieux :
C'est par la foi qu'Abraham reçut la promesse [...]. Le temps passait, la possibilité demeurait, Abraham croyait. Le temps passa, la possibilité devint absurde, Abraham crut. [...] Abraham crut et maintint la promesse à laquelle il aurait renoncé s'il avait douté.
[...] Il croyait en vertu de l'absurde, puisqu'il ne saurait s'agir ici de calcul humain, et il était en effet absurde que Dieu, qui exigeait cela de lui, dût l'instant d'après révoquer sa requête. [...] Il crut en vertu de l'absurde, puisque tout calcul humain avait déjà été abandonné depuis longtemps.
Le stade religieux :
[...] Le paradoxe de la foi consiste en ceci qu'il y a une intériorité qui est incommensurable à l'extériorité, une intériorité [...] qui est une intériorité nouvelle. [...] La foi ne peut entrer dans le général par la médiation, car, de cette manière, elle est éliminée. La foi est ce paradoxe, et l'individu ne peut absolument pas se faire comprendre de quiconque.