Kant - Le passage du beau au sublime (Critique du jugement, 1790)

Le beau et le sublime s'accordent en ce qu'ils plaisent tous deux par eux-mêmes. De plus, ni l'un ni l'autre ne supposent de jugement sensible ni de jugement logiquement déterminant, mais un jugement de réflexion. Par conséquent, la satisfaction qui s'y attache ne dépend pas d'une sensation, comme celle de l'agréable, ni d'un concept déterminé, comme celle du bien. Bien qu'elle se rapporte à des concepts, ceux-ci restent indéterminés. Elle est liée à la simple présentation ou à la faculté de présentation. Elle exprime l'accord de cette faculté ou de l'imagination dans une intuition donnée avec le pouvoir de fournir des concepts que possèdent l'entendement et la raison.

Ainsi le beau et le sublime ne donnent-ils lieu qu'à des jugements particuliers, mais qui prétendent à une valeur universelle, quoiqu'ils ne visent que le sentiment de plaisir, et non point une connaissance de l'objet.

Mais il y a entre l'un et l'autre des différences considérables. Le beau de la nature concerne la forme de l'objet, laquelle consiste dans la limitation. Le sublime, au contraire, doit être cherché dans un objet sans forme, en tant qu'on se représente dans cet objet ou, à son occasion, l'illimité, en concevant en outre dans celui-ci la totalité.

D'où il suit que nous regardons le beau comme la présentation d'un concept indéterminé de l'entendement, le sublime comme la présentation d'un concept indéterminé de la raison. D'un côté, la satisfaction est liée à la représentation de la qualité ; de l'autre, à celle de la quantité.

Autre différence entre ces deux espèces de satisfaction : la première contient le sentiment d'une stimulation directe des forces vitales, et, pour cette raison, elle n'est pas incompatible avec les charmes qui attirent la sensibilité et avec les jeux de l'imagination. La seconde est un plaisir qui ne se produit qu'indirectement, c'est-à-dire qui n'est suscité que par le sentiment d'une suspension momentanée des forces vitales et de l'effusion qui la suit et qui en est devenue plus forte. Ce n'est plus par conséquent l'émotion d'un jeu, mais quelque chose de sérieux produit par l'occupation de l'imagination.

Ainsi le sentiment du sublime est-il incompatible avec toute espèce de charmes, et comme l'esprit ne s'y sent pas seulement attiré par l'objet, mais aussi repoussé, cette satisfaction est moins un plaisir positif qu'un sentiment d'admiration ou de respect, c'est-à-dire, pour lui donner le nom qu'elle mérite, un plaisir négatif.

La différence essentielle

Mais voici la différence la plus importante, la différence essentielle entre le sublime et le beau. Considérons, comme il convient, le sublime dans les objets de la nature (le sublime dans l'art est toujours soumis à la condition de s'accorder avec la nature) et plaçons à côté la beauté naturelle (celle qui existe par elle-même) : celle-ci renferme une finalité de forme, par laquelle l'objet paraît avoir été prédéterminé pour notre imagination, et elle constitue ainsi en soi un objet de satisfaction.

Mais l'objet qui éveille en nous, sans le secours d'aucun raisonnement, par la simple appréhension que nous en avons, le sentiment du sublime, peut paraître, quant à la forme, en discordance avec notre faculté de juger et avec notre faculté de présentation, et être jugé cependant d'autant plus sublime qu'il semble faire plus de violence à l'imagination.

On voit par là que nous nous exprimons en général de manière inexacte, en appelant sublime un objet de la nature, quoique nous puissions justement nommer beaux un grand nombre de ces objets. Car comment peut-on désigner par une expression qui marque l'approbation ce qui en soi est saisi comme discordant ?

Tout ce que nous pouvons dire de l'objet, c'est qu'il est propre à servir de présentation à une sublimité qui peut être trouvée dans l'esprit. Car nulle forme sensible ne peut contenir le sublime proprement dit : il repose uniquement sur des idées de la raison, qui, bien qu'on ne puisse trouver une présentation qui leur convienne, sont stimulées et rappelées dans l'esprit par cette discordance même que nous trouvons entre elles et les choses sensibles.

Ainsi, le vaste océan, soulevé par la tempête, ne peut être appelé sublime. Son aspect est terrible, et il faut que l'esprit soit déjà rempli de diverses idées pour qu'une telle intuition détermine en lui un sentiment qui lui-même est sublime, puisqu'il le pousse à négliger la sensibilité et à s'occuper d'idées qui ont une plus haute destination.

Nature du beau et du sublime

La beauté de la nature (celle qui existe par elle-même) nous révèle une technique naturelle, et nous la représente comme un système de lois dont nous ne trouvons pas le principe dans notre entendement. Ce principe, c'est celui d'une finalité relative à l'usage du jugement dans son application aux phénomènes, et de là vient que nous ne les rapportons plus à la nature comme à un mécanisme sans but, mais comme à un art.

Par là, il est vrai, notre connaissance des objets de la nature ne se trouve point étendue, mais notre concept de la nature cesse d'être le concept d'un pur mécanisme, il devient celui d'un art, et cela nous invite à entreprendre de profondes recherches sur la possibilité d'une telle forme.

Mais dans ce que nous avons coutume d'appeler sublime de la nature, il n'y a rien qui nous conduise à des principes objectifs particuliers et à des formes de la nature conformes à ces principes, car la nature éveille surtout les idées du sublime par le spectacle du chaos, du désordre et de la dévastation, pourvu qu'elle y montre de la grandeur et de la puissance.

On voit que le concept du sublime de la nature n'est pas aussi important et aussi riche en conséquences que celui du beau, et qu'il ne révèle en général aucune finalité dans la nature même, mais seulement dans l'usage que nous pouvons faire des intuitions de la nature, pour nous rendre sensible une finalité tout à fait indépendante de celle-ci.

Le principe du beau de la nature doit être cherché hors de nous, celui du sublime en nous-mêmes, dans une disposition de l'esprit qui donne à la représentation de la nature un caractère sublime. Cette observation préliminaire est très importante : elle sépare entièrement les idées du sublime de celle d'une finalité de la nature, et elle fait de la théorie du sublime un simple appendice au jugement esthétique de la finalité de la nature, puisque ces idées du sublime ne représentent dans la nature aucune forme particulière, mais qu'elles consistent dans un certain usage supérieur que l'imagination fait de ses représentations.