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Gabarit : définition · usage philosophique · usage littéraire · pièges à éviter
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Définition
Concept-cardinal de Paul Ricœur. L'identité personnelle ne se laisse penser ni comme substance permanente (la mêmeté, idem — qui supposerait que je suis le même au sens où une pierre reste la même), ni comme pur changement (qui empêcherait toute imputation). Elle se construit comme récit cohérent : nous comprenons et tenons ensemble les épisodes de notre vie en les composant dans une histoire que nous racontons (et qui peut toujours se reconfigurer).
Usage philosophique
- Paul Ricœur, Temps et récit (1983-1985, 3 volumes) et Soi-même comme un autre (1990) : élaboration du concept. La narration est l'opérateur qui transforme une succession d'événements en intrigue (au sens aristotélicien du muthos). Le soi se constitue dans ce travail narratif.
- Antécédents : Augustin (Confessions, le soi narré devant Dieu) ; Locke (identité-mémoire) ; Bergson (La pensée et le mouvant — le moi comme durée).
- Alasdair MacIntyre, After Virtue (1981) : l'identité narrative est condition de l'exercice des vertus — on ne peut être vertueux que dans une vie qu'on peut raconter comme unité.
- Charles Taylor, Sources of the Self (1989) : le soi moderne est un soi-évaluatif, capable d'articuler ses fortes évaluations dans une narration cohérente.
- Critiques : la psychanalyse rappelle que tout récit de soi reste partiel et marqué par l'inconscient ; le cognitivisme contemporain (Galen Strawson, 2004) défend des soi non-narratifs, simplement épisodiques.
Usage littéraire
- Roman d'apprentissage (Bildungsroman) : Goethe (Wilhelm Meister, 1795), Rousseau (Émile, 1762), Balzac (Illusions perdues), Flaubert (L'Éducation sentimentale) — le récit construit le devenir du sujet.
- Autobiographie : Rousseau (Confessions), Stendhal, Sartre (Les Mots, 1964 — récit critique de la construction d'un destin d'écrivain).
- Auto-fiction : Doubrovsky, Annie Ernaux (Les Années, La Place, Une femme), Emmanuel Carrère (Limonov, Le Royaume), Nina Bouraoui — l'identité s'écrit comme récit indécidable entre vérité et fiction.
- Témoignage : Primo Levi (Si c'est un homme, La Trêve), Charlotte Delbo (Auschwitz et après) — l'identité narrative se reconstruit après l'effondrement (re-narrer pour ré-exister).
Pièges à éviter
- Identité narrative ≠ identité fictionnelle. Le récit de soi peut être faux ou romancé, mais il structure quand même l'agir. L'enjeu de l'identité narrative est éthique avant d'être véritatif.
- Le soi n'est pas l'auteur unique de son récit : les autres, le contexte historique, l'inconscient, le langage hérité y participent.
- Ne pas universaliser le modèle narratif : certaines traditions, certaines pathologies (amnésie, schizophrénie) ouvrent des soi non-narratifs ou fragmentés.
- Distinguer identité narrative (Ricœur, philosophique) et identité narrative (sciences cognitives, où le sens est plus restreint).
- Risque inverse : que l'exigence narrative impose une cohérence factice, lissant les contradictions et les ratés (auto-fiction critique de cette tentation).