Histoire et violence

Le problème

L'histoire est-elle le récit du progrès de l'humanité vers la raison et la liberté : ou bien le catalogue interminable des guerres, des massacres, des dominations ? Hegel dit : les deux, car la violence est le moteur dialectique du progrès. Mais cette réconciliation est un tour de passe-passe : elle justifie la violence en en faisant le moyen d'une fin supérieure. La violence n'est pas un moyen : c'est un problème, et un problème qui ne se résout pas.

La question n'est donc pas « la violence a-t-elle un sens ? » mais : quels sont les agencements qui produisent de la violence, comment fonctionnent-ils, et quelles lignes de fuite permettent d'en sortir sans les nier ?


I. L'État et la violence : l'appareil de capture

1. Le monopole de la violence légitime

Weber l'a dit : l'État se définit par le monopole de la violence légitime. Ce n'est pas que l'État soit violent par accident : la violence est son essence même, son mode de fonctionnement fondamental. L'État code les corps (citoyen/étranger, normal/déviant), il les dispose dans l'espace (frontières, prisons, casernes), il s'arroge le droit de tuer (armée, police, peine de mort).

Mais : et c'est le tour de force : cette violence se déclare légitime. Elle se distingue de la violence « brute » par le droit, par la loi, par la procédure. La violence d'État n'est pas perçue comme violence : elle est perçue comme ordre. C'est l'opération fondamentale de tout appareil de capture : transformer la domination en légitimité.

2. L'appareil de capture comme machine historique

L'État n'apparaît pas à un moment donné de l'histoire comme un progrès par rapport au « chaos » originel. L'État est une machine qui fonctionne par capture : il prend des flux (de populations, de richesses, de forces) et les code, les fixe, les met au travail. L'impôt, la rente, le travail forcé : autant de mécanismes de capture qui extraient de la valeur des corps et des territoires.

L'histoire n'est pas le passage de l'absence d'État à l'État : c'est le rapport toujours conflictuel entre l'appareil de capture (qui code, fixe, territorialise) et ce qui lui échappe (ce qui fuit, ce qui résiste, ce qui se déterritorialise).

3. La guerre comme politique

Clausewitz dit : la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens. Il faut renverser la formule : la politique est la continuation de la guerre par d'autres moyens (Foucault). Cela signifie que les rapports de force qui traversent la société ne cessent pas avec la « paix » : ils se codent autrement, se juridicisent, se normalisent, mais la domination persiste sous des formes plus subtiles.

La violence n'est pas l'interruption de l'ordre : elle en est la condition. Tout ordre social est fondé sur une violence originaire qu'il fait oublier en se présentant comme « naturel » ou « rationnel ». La tâche de la pensée critique est de retrouver cette violence fondatrice sous l'apparence de la légitimité.


II. La machine de guerre : ce qui échappe à l'État

1. La machine de guerre n'est pas la guerre

Distinction fondamentale : la machine de guerre n'est pas un instrument de guerre. C'est ce qui, dans un champ social, échappe à l'appareil d'État : ce qui résiste à la capture, ce qui trace des lignes de fuite. Les nomades, les bandes, les mouvements révolutionnaires, les créations artistiques : autant de machines de guerre qui fonctionnent selon une logique radicalement différente de celle de l'État.

L'État n'a pas inventé la guerre : il a capturé la machine de guerre, il l'a mise à son service (l'armée). Mais la machine de guerre originelle n'est pas militaire : elle est nomadique : elle parcourt un espace lisse, sans frontières fixes, sans hiérarchie centralisée, sans codage des corps.