L'histoire est-elle le récit du progrès de l'humanité vers la raison et la liberté : ou bien le catalogue interminable des guerres, des massacres, des dominations ? Hegel dit : les deux, car la violence est le moteur dialectique du progrès. Mais cette réconciliation est un tour de passe-passe : elle justifie la violence en en faisant le moyen d'une fin supérieure. La violence n'est pas un moyen : c'est un problème, et un problème qui ne se résout pas.
La question n'est donc pas « la violence a-t-elle un sens ? » mais : quels sont les agencements qui produisent de la violence, comment fonctionnent-ils, et quelles lignes de fuite permettent d'en sortir sans les nier ?
Weber l'a dit : l'État se définit par le monopole de la violence légitime. Ce n'est pas que l'État soit violent par accident : la violence est son essence même, son mode de fonctionnement fondamental. L'État code les corps (citoyen/étranger, normal/déviant), il les dispose dans l'espace (frontières, prisons, casernes), il s'arroge le droit de tuer (armée, police, peine de mort).
Mais : et c'est le tour de force : cette violence se déclare légitime. Elle se distingue de la violence « brute » par le droit, par la loi, par la procédure. La violence d'État n'est pas perçue comme violence : elle est perçue comme ordre. C'est l'opération fondamentale de tout appareil de capture : transformer la domination en légitimité.
L'État n'apparaît pas à un moment donné de l'histoire comme un progrès par rapport au « chaos » originel. L'État est une machine qui fonctionne par capture : il prend des flux (de populations, de richesses, de forces) et les code, les fixe, les met au travail. L'impôt, la rente, le travail forcé : autant de mécanismes de capture qui extraient de la valeur des corps et des territoires.
L'histoire n'est pas le passage de l'absence d'État à l'État : c'est le rapport toujours conflictuel entre l'appareil de capture (qui code, fixe, territorialise) et ce qui lui échappe (ce qui fuit, ce qui résiste, ce qui se déterritorialise).
Clausewitz dit : la guerre est la continuation de la politique par d'autres moyens. Il faut renverser la formule : la politique est la continuation de la guerre par d'autres moyens (Foucault). Cela signifie que les rapports de force qui traversent la société ne cessent pas avec la « paix » : ils se codent autrement, se juridicisent, se normalisent, mais la domination persiste sous des formes plus subtiles.
La violence n'est pas l'interruption de l'ordre : elle en est la condition. Tout ordre social est fondé sur une violence originaire qu'il fait oublier en se présentant comme « naturel » ou « rationnel ». La tâche de la pensée critique est de retrouver cette violence fondatrice sous l'apparence de la légitimité.
Distinction fondamentale : la machine de guerre n'est pas un instrument de guerre. C'est ce qui, dans un champ social, échappe à l'appareil d'État : ce qui résiste à la capture, ce qui trace des lignes de fuite. Les nomades, les bandes, les mouvements révolutionnaires, les créations artistiques : autant de machines de guerre qui fonctionnent selon une logique radicalement différente de celle de l'État.
L'État n'a pas inventé la guerre : il a capturé la machine de guerre, il l'a mise à son service (l'armée). Mais la machine de guerre originelle n'est pas militaire : elle est nomadique : elle parcourt un espace lisse, sans frontières fixes, sans hiérarchie centralisée, sans codage des corps.