Jules Vallès, L’Enfant, 1878.
Dans ce roman d’inspiration autobiographique, Jacques Vingtras, fils d'un professeur de collège et d'une paysanne sans éducation, naît et grandit au Puy-en-Velay, en Haute-Loire. Il est battu par ses parents tous les jours, sous prétexte qu'il ne faut pas gâter les enfants. Il décrit dans cet extrait les repas de famille.
Je maudis l’oignon…
**Tous les mardis et vendredis, on mange du hachis aux oignons, et pendant sept ans je n’ai pas pu manger de hachis aux oignons sans être malade.
**J’ai le dégoût de ce légume.
**Comme un riche ! mon Dieu, oui ! — Espèce de petit orgueilleux, je me permettais de ne pas aimer ceci, cela, de rechigner quand on me donnait quelque chose qui ne me plaisait pas. Je m’écoutais, je me sentais surtout, et l’odeur de l’oignon me soulevait le cœur, — ce que j’appelais mon cœur, comprenons-nous bien ; car je ne sais pas si les pauvres ont le droit d’avoir un cœur.
**« Il faut se forcer, criait ma mère. Tu le fais exprès, ajoutait-elle comme toujours. »
**C’était le grand mot. « Tu le fais exprès ! »
**Elle fut courageuse heureusement ; elle tint bon, et au bout de cinq ans, quand j’entrai en troisième, je pouvais manger du hachis aux oignons. Elle m’avait montré par là qu’on vient à bout de tout, que la volonté est la grande maîtresse.
**Dès que je pus manger du hachis aux oignons sans être malade, elle n’en fit plus : à quoi bon ? c’était aussi cher qu’autre chose et ça empoisonnait. Il suffisait que sa méthode eût triomphé, — et plus tard, dans la vie, quand une difficulté se levait devant moi, elle disait :
**« Jacques, souviens-toi du hachis aux oignons. Pendant cinq ans tu l’as vomi et au bout de cinq ans tu pouvais le garder. Souviens-toi, Jacques ! »
**Et je me souvenais trop.
**J’aimais les poireaux.
**Que voulez-vous ? — Je haïssais l’oignon, j’aimais les poireaux. On me les arrachait de la bouche, comme on arrache un pistolet des mains d’un criminel, comme on enlève la coupe de poison à un malheureux qui veut se suicider.
**« Pourquoi ne pourrais-je pas en manger ? demandai-je en pleurant.
**— Parce que tu les aimes », répondait cette femme pleine de bon sens, et qui ne voulait pas que son fils eût de passions. Tu mangeras de l’oignon, parce qu’il te fait mal, tu ne mangeras pas de poireaux, parce que tu les adores.
**« Aimes-tu les lentilles ?
**— Je ne sais pas… »
**Il était dangereux de s’engager, et je ne me prononçais plus qu’après réflexion, en ayant tout balancé.
**Jacques, tu mens ! Tu dis que ta mère t’oblige à ne pas manger ce que tu aimes. Tu aimes le gigot, Jacques.
**Est-ce que ta mère t’en prive ?
**Ta mère en fait cuire un le dimanche.
**— On t’en donne.
**Elle en mange froid le lundi. — T’en refuse-t-on ?
**On le fait revenir aux oignons le mardi — le jour des oignons c’est sacré — tu en as deux portions au lieu d’une.
**Et le mercredi, Jacques ! qui est-ce qui se sacrifie, le mercredi, pour son fils ? Le jeudi, qui est-ce qui laisse tout le gigot à son enfant ? Qui ? parle ! C’est ta mère — comme le pélican blanc ! Tu le finis le gigot — à toi l’honneur !
**« Décrotte l’os ! ce n’est pas moi qui t’empêcherai d’en manger, va ! »
**Entends-tu, c’est ta mère qui te crie de ne pas avoir de scrupules, d’en prendre à ta faim, elle ne veut pas borner ton appétit… « Tu es libre, il en reste encore, ne te gêne pas ! »
**Mais Dieu se reposa le septième jour voilà huit fois que j’en mange ! J’ai un mouton qui bêle dans l’estomac : grâce, pitié !
**Non, pas de grâce, pas de pitié. Tu aimes le gigot, tu en mangeras.
**« As-tu dit que tu l’aimais ?
**— Je l’ai dit, lundi…
**— Et tu te contredis samedi ! mets du vinaigre, — allons, la dernière bouchée ! J’espère que tu t’es régalé ?… »
**C’est que c’est vrai ! On achetait un gigot au commencement du mois, quand mon père touchait ses appointements.
**Ils en mangeaient deux fois ; je devais finir le reste — en salade, à la sauce, en hachis, en boulettes ; on faisait tout pour masquer cette lugubre monotonie ; mais à la fin, je me sentais devenir brebis, j’avais des bêlements et je pétaradais quand on faisait : prou, prou.
**[1] Référence religieuse : dans les textes sacrés racontant la création du monde, Dieu se serait reposé le septième jour.
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Question d’interprétation littéraire : Quel regard le narrateur porte-t-il sur son éducation dans ce texte ?
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Essai philosophique : Peut-on éduquer sans contraindre ?
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