John Dewey, Comment nous pensons

Lorsqu'un problème se présente et qu'on s'y arrête, l'observation ne porte pas tant sur les faits qui visent un but pratique, mais plutôt sur ceux qui concernent le problème en tant que problème. La raison qui, plus que toute autre, rend inefficace intellectuellement l'observation à l'école, c'est qu'elle est pratiquée en dehors d'un problème qu'elle devrait servir à définir ou aider à résoudre.

Le mal qui résulte de cet isolement apparaît dans tout le système éducatif, de la maternelle à l'université. Presque partout et à tout moment, on recourt à l'observation comme si elle constituait un tout et avait sa fin en elle-même, et non comme un moyen de recueillir les éléments nécessaires pour comprendre une difficulté et la résoudre.

En maternelle, on accumule des observations concernant les formes géométriques, les lignes, les surfaces, les cubes, les couleurs, etc.

Leçons non rattachées à des problèmes

À l'école primaire, sous le nom de "leçons de choses", c'est la forme et les propriétés d'objets - pomme, orange, chou - choisis presque au hasard, qu'on fait remarquer minutieusement. Sous la rubrique "sciences naturelles", c'est la même méthode d'observation qu'on applique à des feuilles, des pierres, des insectes choisis d'une manière presque aussi arbitraire.

Dans les écoles secondaires et les universités, on organise les observations dans les laboratoires et à l'aide du microscope, comme si accumuler des faits et acquérir de l'habileté manuelle constituaient des buts pédagogiques en eux-mêmes.

Comparons à ces méthodes d'observations isolées ce que Jevons appelle observation. D'après lui, "pour des scientifiques, l'observation n'est efficace qu'à la condition d'être stimulée et guidée par le besoin de vérifier une théorie", et encore, "le nombre des choses à observer et à expérimenter est infini, et si l'on travaille uniquement pour enregistrer des faits sans but précis, les recherches restent sans valeur".

Tant que la valeur de ce principe ne sera pas reconnue par les éducateurs, l'observation sera le plus souvent un exercice sans vie, sans intérêt, ou bien elle aboutira à faire acquérir différentes formes d'habileté technique qui seront sans utilité pour l'intelligence.

L'observation devrait impliquer la découverte

L'observation est un processus actif. L'observation consiste en une exploration, une recherche en vue de découvrir ce qui d'abord est caché et inconnu, mais est nécessaire pour atteindre un but pratique ou théorique.

Pour choisir des matériaux qui conviennent à l'observation, il suffit de songer à l'intensité, à la force de l'observation suscitée par un récit ou un drame. S'il y a un "conflit", l'observation atteint son maximum d'intensité. Pourquoi ? Parce qu'il y a un mélange d'ancien et de nouveau, de familier et d'imprévu.

L'enfant est suspendu aux lèvres du conteur, à cause de l'élément de suspense mental. Il imagine une série d'alternatives, il reste dans l'incertitude. De tout son être, il demande : "Que va-t-il se passer ? Comment l'histoire va-t-elle finir ?" Quel contraste entre la facilité avec laquelle un enfant note tous les faits saillants d'une histoire malgré leur abondance, et l'effort qu'il doit déployer pour observer une chose morte, inerte, dont aucune partie ne suggère une question à poser, qui ne présente pas d'alternative.

Or, trop souvent, il semble qu'à l'école on s'évertue à dépouiller de toute vie et de toute dramatisation les matériaux qui servent à l'observation, pour les réduire à une forme morte et inerte.

Le besoin d'observer la structure résulte de l'observation de la fonction

Bien entendu, l'observation des qualités purement statiques des objets garde sa valeur et elle conserve une place importante. Une fois que le premier intérêt est orienté vers la fonction, vers ce que fait l'objet, la raison d'en poursuivre une étude analytique plus précise en vue d'en découvrir la structure surgit.

L'intérêt que l'on a pris à suivre une activité se transforme insensiblement en un autre intérêt, celui de savoir comment s'effectue cette activité. L'intérêt portant sur le phénomène en évolution se change en un intérêt pour les mécanismes grâce auxquels cette évolution s'accomplit.

Mais lorsqu'on insiste d'abord sur la morphologie, l'anatomie, les particularités de forme, de grandeur, de couleur, de distribution des parties, ces éléments sont tellement éloignés de leur raison d'être qu'ils restent morts et ennuyeux. Il est tout aussi naturel que les enfants regardent avec attention les stomates d'une plante, après s'être intéressés à sa respiration, qu'il est naturel qu'ils regardent les mêmes stomates sans attention, lorsqu'on les leur fait considérer comme des aspects isolés de la structure de la plante.