Qu'est-ce que découvrir un monde ? Ce n'est jamais simplement constater ce qui était déjà là, attendant sagement qu'on le regarde. Découvrir, c'est tracer une ligne à travers un territoire inconnu - et cette ligne produit le territoire en même temps qu'elle le traverse. Le monde n'est pas un donné : c'est un agencement qui se compose au fur et à mesure que des corps, des techniques, des récits s'y connectent. La grande question n'est donc pas « que savaient-ils avant de partir ? » mais : quelles machines de perception, quelles grilles de capture, quels dispositifs d'écriture ont-ils emportés avec eux - et comment ces machines ont-elles été débordées, forcées de muter au contact de ce qu'elles ne pouvaient pas coder ?
Il y a deux opérations fondamentalement distinctes. Le décalque plaque sur le réel une grille préexistante - il retrouve partout ce qu'il a déjà mis. La carte, au contraire, est ouverte, connectable, démontable, renversable, susceptible de modifications constantes. Quand Hérodote parcourt l'Égypte, quand Marco Polo traverse l'Asie, la question est toujours : font-ils une carte ou un décalque ? Rapportent-ils des connexions réelles ou projettent-ils leurs catégories sur ce qu'ils rencontrent ?
Le récit de voyage est un cas fascinant : il oscille entre la carte (des agencements nouveaux s'y composent) et le décalque (le voyageur ne voit que ce que sa culture lui permet de voir). Montaigne l'avait compris - « chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage ».
La rencontre avec l'Autre n'est pas la rencontre avec un autre sujet semblable à moi. C'est la rencontre avec un dehors - quelque chose qui force la pensée, qui la contraint à se défaire de ses habitudes. Quand les Européens arrivent au Nouveau Monde, ce qui les frappe n'est pas l'altérité des corps (encore que), c'est l'impossibilité de coder ces sociétés dans leurs catégories : pas d'État, pas de propriété privée, pas de religion au sens européen. Ce qui résiste au codage, c'est précisément ce qui est intéressant.
Léry au Brésil, c'est exactement ça : un calviniste rigide confronté à un agencement social qui échappe à toutes ses grilles. Et ce qui est remarquable, c'est que par moments, la rencontre réussit - il y a de véritables devenirs, des zones d'indiscernabilité entre l'observateur et l'observé.
L'ethnocentrisme n'est pas une erreur psychologique, un simple « préjugé ». C'est un appareil de capture : une machine qui rabat toute différence sur le Même, qui code l'inconnu dans les termes du connu, qui transforme l'altérité en déviation par rapport à une norme. L'appareil colonial fonctionne ainsi : il ne rencontre jamais l'Autre, il le surcode - sauvage, primitif, barbare, autant de catégories qui empêchent la rencontre.
Mais il y a des lignes de fuite. Certains textes, certains voyageurs - Montaigne, Léry, plus tard Lévi-Strauss - parviennent à faire craquer l'appareil de capture, à laisser passer quelque chose du dehors.
On ne découvre jamais à l'œil nu. Toute découverte suppose un agencement technique : la boussole, l'astrolabe, la caravelle, la carte marine, le journal de bord. Ces instruments ne sont pas de simples outils - ils constituent un plan de perception. Ils déterminent ce qui peut être vu, mesuré, consigné. La lunette de Galilée ne révèle pas un ciel qui était déjà là : elle produit un nouveau ciel, un ciel peuplé de montagnes lunaires et de satellites joviens, un ciel qui n'existait pas avant l'agencement œil-lunette-calcul.
La question est toujours machinique : quel agencement de perception rend possible telle ou telle découverte ? Et comment cet agencement transforme-t-il en retour celui qui l'utilise ?
Le récit de voyage, la relation, le rapport - ce sont des machines d'écriture qui capturent le monde dans un code. Mais l'écriture est ambivalente : elle peut être décalque (rabattre l'inconnu sur le connu) ou carte (produire de nouvelles connexions). Les grandes relations de voyage - celles de Bougainville, de Cook, de Humboldt - sont passionnantes précisément parce qu'elles oscillent entre les deux.