Il faut en finir une bonne fois avec l'idée que l'art représente quelque chose. L'art ne représente pas. Il ne copie pas. Il ne reproduit pas. Cette idée que l'art serait une imitation — de la nature, du réel, des sentiments — c'est le plus vieux contresens de l'esthétique, et il est tenace. Il revient sous mille formes, y compris chez ceux qui croient l'avoir dépassé.
Quand vous regardez un tableau de Bacon — ces corps tordus, ces visages qui se défont, ces bouches ouvertes sur un cri sans son — est-ce que vous voyez une représentation ? Non. Vous êtes saisi par quelque chose qui n'a pas de nom, quelque chose qui vous atteint avant toute reconnaissance, avant toute identification. Ce quelque chose, c'est une sensation.
L'art crée des sensations. Voilà la thèse. Pas des émotions — l'émotion est subjective, elle dépend de celui qui la ressent. Pas des représentations — la représentation est cognitive, elle renvoie à un objet absent. Des sensations : des blocs de percepts et d'affects qui tiennent debout tout seuls, indépendamment de celui qui les a créés et de celui qui les reçoit.
Distinguons soigneusement trois termes :
L'art opère cette extraction. Le peintre ne peint pas ce qu'il voit — il rend visible des forces qui ne sont pas visibles. Le musicien ne traduit pas ses émotions en sons — il crée des êtres sonores qui n'existaient pas avant. L'écrivain ne raconte pas des histoires — il fabrique des blocs de devenir, des zones d'indiscernabilité entre l'humain et l'animal, entre le vivant et le minéral.
C'est en ce sens que l'œuvre d'art est un monument. Non pas un monument commémoratif — pas une statue de bronze sur une place. Un monument au sens où elle conserve, elle maintient debout un bloc de sensations qui, sans elle, retomberait dans le chaos.
Prenons Francis Bacon comme cas d'étude, parce qu'il illustre de manière exemplaire ce que signifie peindre des sensations.
Bacon ne peint pas des visages. Il peint ce qui arrive à un visage quand une force s'exerce sur lui — la force de la douleur, de la déformation, du devenir-animal. Ces Figures (Bacon refuse le mot « personnage ») sont prises dans un mouvement de déformation qui n'est ni une torture ni une grimace. C'est une opération picturale par laquelle la chair se révèle sous le visage, par laquelle le corps se montre comme zone d'intensité.
Trois éléments composent un tableau de Bacon :