Dans la fiche précédente, nous avons vu qu'Aristote organise le savoir en trois grands types de sciences (théorique, pratique, créative), chacune définie par sa méthode et son objet. Mais cette division générale reste abstraite. Comment se décline-t-elle concrètement ? Quelles disciplines appartiennent à chaque type ? Et surtout, comment Aristote hiérarchise-t-il ces savoirs ?
La réponse révèle une tension propre à la philosophie aristotélicienne. D'un côté, Aristote affirme l'autonomie de chaque discipline : l'éthique n'est pas réductible à la physique, ni la poétique à la métaphysique. De l'autre, il maintient une hiérarchie : au sommet trône la philosophie première (métaphysique), qui étudie l'être en tant qu'être et le divin. Peut-on à la fois respecter l'autonomie des savoirs et affirmer qu'un savoir est supérieur aux autres ? C'est le défi de l'architecture aristotélicienne du savoir.
Au Lycée, Aristote et ses élèves mènent des recherches dans tous les domaines : de la classification des animaux à l'analyse des constitutions politiques, de la logique formelle à la poétique. Cette entreprise encyclopédique est sans précédent dans le monde antique.
Mais pour qu'un tel programme ne sombre pas dans le chaos, il faut une carte du savoir — un système qui indique où commence et où finit chaque discipline, quelle méthode lui convient, quel type de certitude on peut en attendre. C'est précisément ce qu'Aristote fournit en subdivisant chacune des trois sciences en branches spécifiques.
Cette classification aura une influence considérable sur l'histoire des universités médiévales (les facultés de théologie, de droit, de médecine et des arts reprennent en partie le schéma aristotélicien) et, plus largement, sur la manière dont l'Occident organise le savoir jusqu'à aujourd'hui.
Fin : la connaissance désintéressée de la réalité — connaître pour connaître.
Méthode : la démonstration (raisonnement qui part de principes nécessaires pour aboutir à des conclusions nécessaires).
Elle se divise en trois parties, distinguées par leur objet :
| Discipline | Objet | Caractéristique de l'objet |
|---|---|---|
| Philosophie première (métaphysique) | L'être en tant qu'être et Dieu comme premier moteur | Immobile et séparé de la matière — le divin est acte pur, pensée qui se pense elle-même |
| Physique | Les entités naturelles terrestres et célestes | En mouvement — les êtres naturels sont caractérisés par le changement (génération, corruption, locomotion…) |
| Mathématique | Les entités arithmétiques et géométriques (nombres, figures) | Immobiles mais non séparées — les nombres et les figures sont abstraits de la matière par la pensée, mais n'existent pas indépendamment d'elle |
La philosophie première occupe le sommet de la hiérarchie : elle étudie les principes les plus universels (l'être en tant qu'être) et la réalité la plus haute (Dieu comme premier moteur immobile — cause ultime du mouvement de l'univers, qui meut tout sans être mue). C'est la science la plus « divine » car elle a pour objet le divin lui-même.
Fin : la manipulation d'objets ou la réalisation d'une œuvre extérieure à l'agent.
Objet : la possibilité même de créer quelque chose.
Méthode : jamais démonstrative au sens strict — les règles de l'art ont une valeur de principe (on les admet comme points de départ, on ne les démontre pas).
Elle se divise en deux parties :
| Branche | Signification | Exemples |
|---|---|---|
| La technique (technè) | Savoir-faire orienté vers la fabrication d'objets utiles | Agriculture, menuiserie, médecine, navigation… |
| Les Beaux-Arts | Savoir-faire orienté vers la création d'œuvres à valeur esthétique | Architecture, sculpture, peinture, musique, poésie, danse, rhétorique |